Ces deux idéologies sont apparues au temps des Croisades et continuent aujourd’hui de justifier la conquête, le génocide et le colonialisme de peuplement perpétrés par Israël et soutenus par l’Occident. La Palestine, qui a eu le malheur d’être à la fois la première colonie de peuplement européenne et la dernière, continue de souffrir et de résister.
Par Joseph Massad
Middle East Eye, 27 février 2025
Traduction et notes entre crochets Alain Marshal
L’islamophobie et l’hostilité voire la haine envers les Palestiniens sont nés ensemble, indissociables dès l’origine, il y a un millénaire.
Bien avant que ces idéologies ne prennent leurs noms contemporains, utilisés comme paravents de la conquête, les Palestiniens étaient déjà pris pour cible. Au XIe siècle, comme aujourd’hui, ils étaient voués à l’élimination parce qu’ils étaient les habitants autochtones de la Palestine, et que la majorité d’entre eux étaient musulmans.
La Palestine a eu le malheur d’être à la fois la première colonie de peuplement européenne et la dernière. Un fléau dont le peuple palestinien souffre encore aujourd’hui et contre lequel il continue de résister.
Les Palestiniens n’ont cependant pas été les premiers musulmans ou chrétiens arabes à être visés par les armées européennes.
Les premiers furent les musulmans arabes d’Espagne, mais aussi ceux de Sicile et du sud de l’Italie, territoires conquis par les Normands afin d’étendre les frontières de la chrétienté latine et d’arracher ces territoires à la domination arabo-musulmane.
Mais contrairement à la conquête de la Sicile et du sud de l’Italie, les musulmans et les chrétiens d’Orient de Palestine furent les premiers à être attaqués par la chrétienté latine dans le cadre d’une « guerre sainte », plus tard connue sous le nom de Première Croisade.
Cette croisade inspira également le zèle de la « Reconquista » en Ibérie, qui fut perçue comme une « seconde marche vers Jérusalem ». Mais à la différence de l’Italie et de l’Espagne arabo-musulmanes, la Palestine ne partageait pas de frontière avec la chrétienté latine, bien qu’elle fût le territoire où eurent lieu les événements fondateurs de la foi à laquelle les païens européens s’étaient convertis.
Le péché des habitants de la Palestine, aux yeux des croisés, était précisément de ne pas être des chrétiens latins. De même, depuis le début du projet sioniste de conquête de la Palestine, le péché du peuple palestinien, aux yeux des nouveaux croisés, est de ne pas être juif.
Dans les deux cas, la Palestine a été désignée comme une terre léguée par le Seigneur : d’abord aux chrétiens latins, puis, depuis le début du XXe siècle, aux Juifs ashkénazes – tous deux originaires de ce qui allait devenir l’Europe.
La guerre contre les musulmans
Si l’hostilité, voire la haine envers l’islam a structuré les guerres des croisés latins à partir du XIe siècle, au XIXe siècle, ce rôle a été assumé par la suprématie chrétienne blanche européenne et l’orientalisme.
L’islam est resté un facteur structurant, mais il était désormais imbriqué dans plusieurs questions que l’Europe articula à partir du XVIIIe siècle : ce que les Britanniques appelèrent la « question juive » et la « question d’Orient ».
Pour autant, entre la fin du XVIIIe siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre contre les musulmans ne s’est pas apaisée. On estime qu’entre 1820 et 1914, pas moins de cinq millions de musulmans ottomans ont été tués et six millions d’autres sont devenus réfugiés.
Le peuple palestinien a échappé à certaines de ces campagnes meurtrières et, au XXe siècle, l’Occident chrétien le percevait avant tout comme arabe – une identité proche de celle de musulman.
Cette désignation en tant qu’Arabes est restée prédominante jusqu’au 11 septembre 2001, lorsque l’islamophobie la plus récente de l’Europe – qui avait déjà commencé à s’exprimer après le triomphe de la révolution iranienne – a pris une nouvelle tournure, formulée par le président George W. Bush en 2001 : une nouvelle « croisade » qui « va prendre un certain temps ».
C’est alors qu’Israël et l’Occident ont de nouveau identifié les Palestiniens comme des musulmans indésirables qu’il fallait vaincre.
Comme l’avait laissé entendre Bush, cette croisade se poursuit encore aujourd’hui. Les projets récents du président Donald Trump pour les Palestiniens de Gaza résonnent avec l’histoire des croisades, même s’ils ne s’en inspirent pas directement.

Une jeune femme musulmane tenant un drapeau palestinien lors d’une marche « contre le racisme, contre l’islamophobie » à Paris, France, le 21 avril 2024 (Hans Lucas/Reuters)
En novembre 1095, le pape Urbain II déclara qu’il était nécessaire de reconquérir la terre où était né le christianisme. S’adressant aux Européens convertis à la religion palestinienne du christianisme, il déclara :
« Entrez sur la route du Saint-Sépulcre ; arrachez cette terre à la race vile et soumettez-la à vous-mêmes. Cette terre où, comme le dit l’Écriture, “coulent abondamment le lait et de miel”, a été donnée par Dieu à la possession des enfants d’Israël. Jérusalem est le nombril du monde ; le pays est plus fécond que les autres, comme un autre paradis de délices… Cette cité royale, située au centre du monde, est donc aujourd’hui captive de Ses ennemis et soumise à ceux qui ne connaissent pas Dieu, à l’adoration des païens. Elle cherche donc et désire être libérée et ne cesse de vous implorer de lui venir en aide. C’est vous surtout qu’elle appelle au secours. »
À l’époque, la majorité des habitants natifs de Jérusalem étaient des chrétiens arabophones, appelés « Suryani » par les croisés. L’un des motifs déclarés de la croisade était de les sauver, ainsi que les églises d’Orient, des musulmans – bien qu’aucun chrétien oriental n’ait jamais exprimé de plainte ni demandé l’aide des Latins.
En réalité, les chrétiens d’Orient, en particulier ceux de Palestine, allaient être, avec les musulmans, comme l’ont dit les historiens, les « victimes les plus involontaires » et « les plus malheureuses » des croisades.
Le crime des Arabo-musulmans de Palestine – ces « ennemis » de Dieu, cette « race vile » de « païens » – était leur « possession illégitime » des lieux « saints » que convoitait la chrétienté latine.
Les cadres de la conquête
C’est au cours de la première croisade que les chrétiens latins fanatiques baptisèrent pour la première fois la Palestine « Terre sainte », remplaçant ainsi son surnom biblique de l’Ancien Testament, la « Terre promise ».
Ils refusèrent également d’utiliser le véritable nom de Jérusalem, Al-Quds, qui avait remplacé son nom araméen au IXe siècle.
Le peuple de Palestine servait d’instrument politique pour la papauté, car les guerres intestines entre chrétiens latins étaient considérées comme un péché par l’Église et faisaient obstacle à leur service divin.
Unifier les Latins et étendre territorialement la chrétienté étaient jugés aussi cruciaux que de réorienter l’animosité latine vers les musulmans.
Comme les chrétiens latins considéraient les musulmans comme inconvertibles et que l’Église interdisait de conclure la paix avec eux – les jugeant païens –, ils devaient être exterminés, et les éventuels survivants expulsés de la « Terre sainte ».
Quant aux chrétiens arabes, les croisés tentèrent de les latiniser de force, mais échouèrent. En conséquence, les survivants des importantes populations arabes musulmanes et chrétiennes, ainsi que la petite communauté juive arabe de Jérusalem, furent expulsés pour faire place aux colons francs.
Lorsque les croisés fanatiques massacrèrent entre 20 000 et 40 000 de ces « Sarrasins » – comme on appelait aussi les musulmans arabes – à Jérusalem et à l’intérieur de la mosquée al-Aqsa lors d’un massacre atroce les 15 et 16 juillet 1099, ils furent furieux que leurs victimes aient osé riposter et se défendre.
Par la Bible et l’épée, les croisades établirent la première colonie de peuplement européenne à Jérusalem après l’extermination génocidaire de sa population. Ils appelèrent cette colonie « le Royaume latin ».

La Prise de Jérusalem par les croisés, 15 juillet 1099 (1847), musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Après avoir expulsé toute la population, ils firent venir 120 000 colons chrétiens latins, qui représentaient entre 15 et 25 % de la population de la colonie franque, laquelle s’étendait sur toute la Palestine et au-delà.
Dans leur colonie de peuplement, les croisés ont instauré un système juridique d’« apartheid », comme le décrit l’historien israélien des croisades Joshua Prawer.
Des idéologies entremêlées
Contrairement au sionisme, qui a toujours été une idéologie combinant religion et nationalisme colonial, la résistance palestinienne est restée intrinsèquement anticoloniale et nationaliste plutôt que religieuse.
Néanmoins, dans la lignée des croisés, les sionistes ont utilisé des descriptions similaires pour désigner les Palestiniens depuis les années 1880, les présentant comme des Arabes « sales » et barbares, des antisémites, voire des nazis.
Après la création du Hamas en 1987, le gouvernement israélien a commencé à le qualifier de mouvement musulman djihadiste antisémite qu’il fallait écraser.
Immédiatement après les attentats du 11 septembre, les médias occidentaux ont fréquemment laissé entendre que le Hamas pouvait en être responsable, bien qu’il n’ait jamais mené le moindre acte de résistance en dehors de la Palestine historique. Depuis, l’imbrication de l’islamophobie et du racisme anti-palestinien n’a cessé de s’accentuer.
En juin 2009, le président américain Barack Obama s’est adressé, depuis l’université du Caire, non seulement à un public égyptien, mais aussi à l’ensemble du « monde musulman ». Il a souligné l’importance de la tolérance religieuse des musulmans envers les chrétiens égyptiens et libanais et a promis de mettre fin à la discrimination institutionnalisée contre les musulmans américains qui a suivi le 11 septembre.
Pourtant, il a justifié les campagnes militaires américaines meurtrières en cours en Afghanistan et au Pakistan – il aurait pu mentionner le Yémen, mais ne l’a pas fait – en les qualifiant de nécessaires. Son administration ne se contentait pas de tuer des musulmans non américains dans ces pays, elle ciblait également des citoyens américains musulmans non blancs en vue de leur assassinat.
Dans la même veine, Obama a cherché à donner une justification théologique à une politique soutenue par les États-Unis : l’imposition d’une « paix » entre Palestiniens et Israéliens qui préserve le colonialisme juif et l’occupation aux dépens des droits des Palestiniens.
Pour ce faire, il a déclaré :
« La Terre sainte des trois grandes religions est le lieu de paix que Dieu a voulu qu’elle soit, lorsque Jérusalem est un foyer sûr et durable pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, et un lieu où tous les enfants d’Abraham se mêlent pacifiquement, comme dans l’histoire [coranique] d’Isra [al-Isra n’est pas un nom, mais signifie « Le Voyage nocturne » effectué par le Prophète de La Mecque à Jérusalem], lorsque Moïse, Jésus et Muhammad (que la paix soit sur lui) se sont réunis pour prier. »
Ce faisant, Obama affirmait clairement – dans une approche nettement sioniste – que les colons juifs de Palestine étaient exemptés de toute obligation de tolérance. Il soutenait qu’ils ne sont pas combattus parce qu’ils sont des colons, mais uniquement parce qu’ils sont juifs – d’où son appel à la tolérance musulmane et à la paix œcuménique, plutôt qu’à la fin du colonialisme de peuplement juif.
Bien entendu, depuis la révolution iranienne, l’islamophobie englobe désormais tous les musulmans du monde.
Pourtant, à l’instar de l’islamophobie des croisades, qui visait tous les musulmans – Turcs et Arabes confondus – tout en réservant une haine particulière aux Palestiniens, l’islamophobie actuelle suit un schéma similaire.
Les Palestiniens, considérés comme les pires des musulmans, y occupent une place centrale.
Une croisade contemporaine
Depuis le 7 octobre 2023, lorsque les forces de la résistance palestinienne ont attaqué Israël, une vague d’islamophobie a déferlé sur les États-Unis et l’Europe occidentale, prenant pour cible tous les musulmans et ceux qui sont assimilés à eux.
Si, à l’époque des croisades, l’islamophobie servait de prétexte à l’hostilité et la haine contre les Palestiniens pour justifier les conquêtes, aujourd’hui, c’est cette hostilité et cette haine envers les Palestiniens qui alimente l’islamophobie en Europe et aux États-Unis.
Il n’est donc guère surprenant que, lorsque les Palestiniens se soulèvent et résistent à leurs colonisateurs blancs chrétiens et juifs, ils menacent l’ensemble de la structure idéologique du monde occidental – une structure bâtie sur l’instant fondateur des croisades.
C’est pourquoi toutes les armes dont dispose le monde « chrétien », y compris l’islamophobie, ont été et doivent être déployées contre les Palestiniens afin de les écraser.
Pourtant, un millénaire plus tard, les Palestiniens continuent de résister, et les nouveaux croisés persistent dans leurs tentatives de les anéantir.
Ce n’est pas un hasard si la croisade actuelle de Trump pour Gaza et son appel à l’expulsion de la population palestinienne survivante, à la suite de la campagne d’extermination génocidaire d’Israël, font écho à la première croisade et au génocide et à l’expulsion des survivants d’Al-Quds (Jérusalem) par les croisés.
Que ces deux projets s’enracinent dans le colonialisme blanc sur la terre des Palestiniens ne fait aucun doute.
Tout comme la défaite des croisés aux XIIe et XIIIe siècles et le démantèlement de leur colonie de peuplement en Palestine ont mis fin à leur domination, compte tenu de la résistance persistante et inébranlable du peuple palestinien, les chances de succès de cette dernière croisade sont, au mieux, infimes.
***
Si ce n’est déjà fait, je vous invite à signer et à faire largement circuler cette pétition sur change.org, qui appelle à ma réintégration à la CGT, d’où j’ai été exclu le 12 avril 2024 pour avoir initié une pétition dénonçant les positions ambigües de la Confédération suite au 7 octobre et demandant un soutien authentique à la cause palestinienne (que vous pouvez également lire et signer ici). L’UNSEN (Union Nationale des Syndicats de l’Education Nationale de la CGT) a confirmé mon exclusion après une audience d’appel tenue le 21 juin. Un pourvoi auprès de la Confédération est en cours (lire Lettre ouverte à Sophie Binet : la CGT doit se purger des idées d’extrême droite). La totalité des pièces du dossier, tant les miennes que celles de la partie adverse, est accessible sur ce lien.
En particulier, voici le message, adressé sur le groupe Whatsapp des membres de la CGT Educ’action de Clermont-Ferrand (lieu de départ de la première croisade lancée en 1095) le 5 novembre 2023, qui a déclenché le processus d’éviction (lire la totalité de l’échange en question sur ce lien) :
« Je viens de lire le dossier Gaza de la revue nationale de la CGT, et je suis vraiment consterné.
L’histoire se souviendra de tous ces ‘amis’ de la Palestine qui rivalisent de zèle pour répandre la propagande de l’armée israélienne sur les massacres du Hamas qui ont tué des centaines de femmes et d’enfants, alors même que les données disponibles le réfutent, et lui servent de couverture dans son génocide bien réel, tout en répandant insidieusement le cliché raciste selon lequel les Palestiniens, comme tous les Arabes, sont juste des assassins et des violeurs. Après les couveuses du Koweït, les armes de destruction massive de Saddam et le viagra de Kaddhafi, il y en a encore pour tomber massivement dans le panneau.
Le 7 octobre n’était pas un massacre mais une opération militaire qui a anéanti l’équivalent d’un bataillon de la Brigade de Gaza voire davantage, comme le montrent les seuls chiffres existants publiés à ce jour (par le journal israélien Haaretz), qui indiquent bien qu’au moins la moitié des tués Israéliens étaient des soldats (dont de nombreuses femmes, qui servent obligatoirement dans l’armée, et moins de 20 enfants).
De courageux Israéliens dénoncent les mensonges de l’armée israélienne qui font un amalgame délibéré entre militaires, colons/miliciens surarmés et civils, et accusent Tsahal d’avoir délibérément sacrifié ses civils en masse plutôt que de les laisser tomber vivants entre les mains du Hamas (doctrine Hannibal, officielle et bien connue). En voici un exemple parmi tant d’autres.
Je compte écrire un courrier à la CGT nationale pour dénoncer leur position honteuse. »
Pour rappel, Sophie BINET elle-même avait colporté l’accusation de « crimes sexuels » du Hamas, largement réfutée, notamment par cet article de Norman Finkelstein.
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