John Mearsheimer : l’OTAN est le principal responsable de la guerre en Ukraine

Published by

on

La coalition des va-t-en-guerre européens, sous l’égide de Macron, mène l’UE au bord d’une Troisième Guerre Mondiale, s’obstinant à donner à l’Ukraine toujours plus de moyens de frapper le territoire russe en profondeur, et devenant ainsi cobelligérante de facto (comme elle l’est déjà en Iran, au Liban et en Palestine occupée, où elle apporte son soutien total aux projets génocidaires de Trump et Netanyahou). Face à cette vassalisation suicidaire à Trump et au matraquage médiatique qui idolâtre la cause ukrainienne au mépris de l’histoire récente, de la corruption endémique et du néo-nazisme assumé de Zelensky et de son entourage (la réinhumation avec les honneurs d’Andrei Melnyk en mai 2026, chef de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens et collaborateur nazi directement responsable de la mort de dizaines de milliers de juifs et polonais, en est un exemple récent), il n’est pas inutile d’écouter une voix de la raison.

John J. Mearsheimer est professeur émérite de science politique à l’Université de Chicago, où il a enseigné pendant près de quarante ans. Diplômé de l’Académie militaire de West Point, ancien officier de l’US Air Force et docteur en science politique de l’Université Cornell, il est l’un des théoriciens les plus influents des relations internationales et la figure de proue du courant réaliste. Auteur de nombreux travaux sur la stratégie, la politique étrangère américaine et les grandes puissances, qui sont devenus des références incontournables, il est également connu pour son indépendance d’esprit et pour ses analyses souvent à contre-courant, dont plusieurs se sont révélées remarquablement prémonitoires, comme l’intervention russe en Ukraine, qu’il avait annoncée en 2015. 

Lire également Norman Finkelstein : la Russie a le droit historique d’intervenir en Ukraine


Causes et conséquences de la guerre en Ukraine

Conférence prononcée par John Mearsheimer au Centre Robert Schuman d’études avancées de l’Institut universitaire européen (Italie), le 6 juin 2022.

Source : Centre de recherche sur les relations internationales et le développement durable / YouTube

Traduction et iconographie Alain Marshal

  • Introduction
  • Le mythe des ambitions impériales de Poutine
  • L’élargissement de l’OTAN, une menace existentielle pour la Russie
  • Etat des lieux et perspectives
  • Le spectre de la guerre nucléaire

Introduction

La guerre en Ukraine est un désastre multidimensionnel, qui risque fort de s’aggraver encore dans un avenir prévisible. Lorsqu’une guerre est victorieuse, on prête peu d’attention à ses causes ; mais lorsque son issue est catastrophique, comprendre comment elle a pu survenir devient une nécessité absolue. Les gens veulent savoir : comment en sommes-nous arrivés à cette situation terrible ?

J’ai été témoin de ce phénomène à deux reprises au cours de ma vie : d’abord avec la guerre du Vietnam, ensuite avec la guerre d’Irak. Dans les deux cas, les Américains voulaient comprendre comment leur pays avait pu se fourvoyer à ce point. Étant donné que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont joué un rôle crucial dans les événements qui ont conduit à la guerre en Ukraine, et qu’ils jouent aujourd’hui un rôle central dans la conduite de cette guerre, il est légitime d’évaluer la responsabilité de l’Occident dans cette calamité.

Je développerai aujourd’hui deux arguments principaux. Premièrement, les États-Unis sont les principaux responsables de la crise ukrainienne. Cela ne revient pas à nier que Poutine a déclenché la guerre et qu’il est responsable de la conduite de la Russie sur le champ de bataille. Cela ne revient pas non plus à nier que les alliés de l’Amérique portent une part de responsabilité, mais ils suivent pour l’essentiel le cap fixé par Washington sur l’Ukraine. Mon argument central est toutefois que les États-Unis ont mis en œuvre des politiques à l’égard de l’Ukraine que Poutine et ses collègues perçoivent comme une menace existentielle pour leur pays, point qu’ils ont répété à maintes reprises pendant de nombreuses années. Je parle précisément de l’obsession américaine consistant à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et à en faire un bastion occidental aux frontières de la Russie. L’administration Biden n’a pas voulu éliminer cette menace par la voie diplomatique et s’est même réengagée en 2021 à faire adhérer l’Ukraine à l’OTAN. Poutine a répondu en envahissant l’Ukraine le 24 février 2022.

Deuxièmement, l’administration Biden a réagi au déclenchement de la guerre en redoublant d’hostilité envers la Russie. Washington et ses alliés occidentaux sont déterminés à infliger une défaite décisive à la Russie en Ukraine et à recourir à des sanctions globales pour affaiblir considérablement la puissance russe. Les États-Unis ne cherchent pas sérieusement à trouver une solution diplomatique à la guerre, ce qui signifie que celle-ci risque de se prolonger pendant des mois, voire des années. Dans ce processus, l’Ukraine, qui a déjà terriblement souffert, va subir des préjudices encore plus grands. En substance, les États-Unis et leurs alliés contribuent à entraîner l’Ukraine sur la voie de désillusions désastreuses.

Par ailleurs, il existe un danger que la guerre s’emballe, l’OTAN pouvant se retrouver entraînée dans les combats et des armes nucléaires pouvant être utilisées. Nous vivons une époque périlleuse.

Permettez-moi maintenant d’exposer mon argumentation plus en détail, en commençant par une description de la doxa dominante sur les causes du conflit.

  • Le mythe des ambitions impériales de Poutine

Il est fermement et largement admis en Occident que Poutine est seul responsable d’avoir provoqué la crise ukrainienne, et certainement la guerre en cours. On lui prête des ambitions impériales, c’est-à-dire qu’il serait déterminé à conquérir l’Ukraine et d’autres pays encore dans le but de reconstituer une grande Russie qui ressemblerait peu ou prou à l’ancienne Union soviétique. En d’autres termes, l’Ukraine serait la première cible de Poutine, mais non la dernière. Comme l’a formulé un universitaire, il « agit animé d’une conviction sinistre et de longue date : effacer l’Ukraine de la carte du monde ». Au vu des objectifs supposés de Poutine, il est parfaitement logique que la Finlande et la Suède rejoignent l’OTAN et que l’alliance augmente ses effectifs en Europe de l’Est. Après tout, la Russie impériale doit être endiguée.

Bien que ce récit soit répété en boucle dans les grands médias et par pratiquement tous les dirigeants occidentaux, rien ne vient l’étayer. Dans la mesure où les partisans de la doxa dominante fournissent des preuves, celles-ci n’ont que peu ou pas de rapport avec les motivations de Poutine pour envahir l’Ukraine. Certains soulignent par exemple qu’il a déclaré que l’Ukraine était un « État artificiel » ou qu’elle n’était « pas un vrai État ». De tels propos opaques ne disent pourtant rien sur les raisons pour lesquelles il est entré en guerre. Il en va de même pour la déclaration de Poutine selon laquelle il considère les Russes et les Ukrainiens comme « un seul peuple » partageant une histoire commune. D’autres soulignent qu’il a qualifié l’effondrement de l’Union soviétique de « plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Poutine a cependant également dit : « Quiconque ne regrette pas l’Union soviétique n’a pas de cœur. Quiconque veut la rétablir n’a pas de cerveau. » D’autres encore font remarquer qu’il a déclaré que « l’Ukraine moderne a entièrement été créée par la Russie, ou plus précisément par la Russie bolchevique et communiste ». Mais comme il l’a lui-même ajouté dans ce même discours : « Bien sûr, nous ne pouvons pas changer les événements passés, mais nous devons au moins les reconnaître ouvertement et honnêtement. »

Pour étayer la thèse que Poutine était déterminé à conquérir toute l’Ukraine et à l’incorporer à la Russie, il faudrait démontrer, premièrement, qu’il considérait cet objectif comme souhaitable, deuxièmement, qu’il le jugeait réalisable, et troisièmement, qu’il avait l’intention de le poursuivre. Il n’existe dans le domaine public aucune preuve que Poutine envisageait, et encore moins qu’il avait l’intention de mettre fin à l’Ukraine en tant qu’État indépendant et de la rattacher à une grande Russie, lorsqu’il a envoyé ses troupes en Ukraine le 24 février (2022).

Il existe en fait des éléments significatifs prouvant que Poutine reconnaissait l’Ukraine comme un pays indépendant. Dans son article du 12 juillet 2021 sur les relations russo-ukrainiennes, que les partisans de la doxa dominante citent souvent comme preuve de ses ambitions impériales, il déclare au peuple ukrainien : « Vous voulez créer votre propre État : je vous en prie ! » Au sujet de la manière dont la Russie devrait traiter l’Ukraine, il écrit : « Il n’y a qu’une seule réponse : avec respect. » Il conclut ce long article par ces mots : « Et ce que sera l’Ukraine, c’est à ses citoyens d’en décider. » Il est difficile de concilier ces déclarations avec l’affirmation qu’il cherche à incorporer l’Ukraine dans une grande Russie.

Lire l’article de Vladimir Poutine : De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens 

Dans ce même article du 12 juillet 2021 et à nouveau dans un discours important prononcé le 21 février 2022, Poutine a souligné que la Russie acceptait « la nouvelle réalité géopolitique qui a pris forme après la dissolution de l’URSS ». Il a réitéré ce même point pour la troisième fois le 24 février 2022, lorsqu’il a annoncé que la Russie allait envahir l’Ukraine. Il a également précisé clairement qu’« il n’est pas dans nos plans d’occuper le territoire ukrainien » et qu’il respectait la souveraineté ukrainienne, mais seulement jusqu’à un certain point : « La Russie ne peut pas se sentir en sécurité, se développer et exister tout en faisant face à une menace permanente venant du territoire de l’Ukraine actuelle. » En substance, Poutine ne cherchait pas à faire de l’Ukraine une partie de la Russie ; il cherchait à s’assurer qu’elle ne deviendrait pas un « tremplin » pour une agression occidentale contre la Russie, sujet sur lequel je reviendrai bientôt.

On pourrait soutenir que Poutine mentait sur ses motivations et qu’il cherchait à dissimuler ses ambitions impériales. Il se trouve que j’ai écrit un livre sur le mensonge en politique internationale Why Leaders Lie: The Truth about Lying in International Politics (Pourquoi les dirigeants mentent : la vérité sur le mensonge dans les relations internationales) et il m’est clairement apparu que Poutine ne mentait pas. Pour commencer, l’une de mes principales conclusions est que les dirigeants ne se mentent pas beaucoup entre eux ; ils mentent plus souvent à leurs propres peuples. En ce qui concerne Poutine, quoi qu’on pense de lui, il n’a pas l’habitude de mentir aux autres dirigeants. Bien que certains affirment qu’il ment fréquemment et que l’on ne peut pas lui faire confiance, il y a peu de preuves qu’il mente à des publics étrangers. De plus, il a exposé publiquement sa réflexion sur l’Ukraine à de nombreuses occasions au cours des deux dernières années, mettant systématiquement en avant que sa préoccupation principale concerne les relations de l’Ukraine avec l’Occident, et notamment l’OTAN. Il n’a pas laissé échapper le moindre indice qu’il souhaitait faire de l’Ukraine une partie de la Russie. Si ce comportement faisait partie d’une gigantesque campagne de tromperie, ce serait sans précédent dans l’histoire connue.

Le meilleur indicateur que Poutine n’est pas déterminé à conquérir et à absorber l’Ukraine est peut-être la stratégie militaire que Moscou a employée depuis le début de la campagne. L’armée russe n’a pas cherché à conquérir toute l’Ukraine. Cela aurait nécessité une stratégie de blitzkrieg (guerre-éclair) classique visant à submerger rapidement toute l’Ukraine avec des forces blindées appuyées par des forces aériennes tactiques. Cette stratégie n’était cependant pas réalisable car l’armée d’invasion russe ne comptait que 190 000 soldats, force bien trop réduite pour vaincre et occuper l’Ukraine, qui est non seulement le plus grand pays entre l’océan Atlantique et la Russie, mais qui compte également une population de plus de 40 millions d’habitants. Sans surprise, les Russes ont poursuivi une stratégie à objectifs limités, axée soit sur la capture soit sur la menace de Kiev et sur la conquête d’une vaste étendue de territoire dans l’est et le sud de l’Ukraine. En bref, la Russie n’avait pas la capacité de soumettre toute l’Ukraine, encore moins de conquérir d’autres pays d’Europe de l’Est.

Pour aller encore plus loin dans cette argumentation, Poutine et les autres dirigeants russes comprennent certainement, à la lumière de la Guerre froide, qu’occuper des pays à l’ère du nationalisme est invariablement une prescription pour des troubles sans fin. L’expérience soviétique en Afghanistan en est un exemple flagrant, mais plus pertinent pour la question qui nous occupe sont les relations de Moscou avec ses alliés en Europe de l’Est pendant la Guerre froide. L’Union soviétique maintenait une présence militaire considérable dans cette région et était impliquée dans la politique de presque tous les pays qui s’y trouvaient. Ces alliés étaient cependant une épine dans le pied de Moscou. L’Union soviétique a réprimé une insurrection majeure en Allemagne de l’Est en 1953, puis a envahi la Hongrie en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968, dans le seul but de maintenir ces pays dans le rang. Il y a eu de sérieux troubles en Pologne en 1956, 1970 et à nouveau en 1980-1981. Bien que les autorités polonaises aient géré ces événements, ils ont rappelé qu’une intervention pourrait s’avérer nécessaire. L’Albanie, la Roumanie et la Yougoslavie causaient régulièrement des problèmes à Moscou, mais les dirigeants soviétiques avaient tendance à tolérer leur comportement rebelle, car leur situation géographique les rendait moins importants pour dissuader l’OTAN.

Qu’en est-il de l’Ukraine contemporaine ? Il ressort clairement de l’essai de Poutine du 12 juillet 2021 qu’il comprenait à cette époque que le nationalisme ukrainien est une force puissante et que la guerre civile dans le Donbass, qui durait depuis 2014, avait largement empoisonné les relations entre la Russie et l’Ukraine. Il savait assurément que la force d’invasion russe ne serait pas accueillie à bras ouverts par les Ukrainiens, et que ce serait une tâche herculéenne pour la Russie de subjuguer l’Ukraine si elle avait disposé des forces nécessaires pour conquérir tout le pays, ce qui n’était pas le cas.

Enfin, il convient de noter que pratiquement personne n’avait avancé l’argument que Poutine avait des ambitions impériales depuis qu’il avait pris ses fonctions en 2000 jusqu’à l’éclatement de la crise ukrainienne le 22 février 2014. En fait, le dirigeant russe avait été invité au sommet de l’OTAN d’avril 2008 à Bucarest où l’alliance avait annoncé que l’Ukraine et la Géorgie deviendraient éventuellement membres. L’opposition de Poutine à cette annonce n’avait guère eu d’effet sur Washington, car la Russie était jugée trop faible pour stopper l’élargissement ultérieur de l’OTAN, tout comme elle avait été trop faible pour stopper les tranches d’expansion de 1999 et 2004.

Par ailleurs, il est important de noter que l’élargissement de l’OTAN avant février 2014 ne visait pas à contenir la Russie. Étant donné le triste état de la puissance militaire russe, Moscou n’était pas en mesure de mener des politiques revanchardes en Europe de l’Est. De façon significative, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou, Michael McFaul, note que la saisie de la Crimée par Poutine n’avait pas été planifiée avant l’éclatement de la crise en 2014. C’était un geste impulsif en réponse au coup d’État qui avait renversé le dirigeant pro-russe de l’Ukraine. En bref, l’élargissement de l’OTAN ne visait pas à contenir une menace russe, mais s’inscrivait plutôt dans le cadre d’une politique plus large visant à étendre l’ordre libéral international en Europe de l’Est et à faire ressembler tout le continent à l’Europe occidentale.

Voir l’indispensable documentaire d’Anne-Laure Bonnel sur la guerre du Donbass et ses milliers de victimes, auxquelles l’occident était complètement indifférent

Ce n’est que lorsque la crise ukrainienne a éclaté en février 2014 que les États-Unis et leurs alliés ont soudainement commencé à décrire Poutine comme un dirigeant dangereux aux ambitions impériales et la Russie comme une menace militaire sérieuse qu’il fallait contenir. Qu’est-ce qui a provoqué ce changement ? Cette nouvelle rhétorique a été conçue pour servir un but essentiel : permettre à l’Occident de rejeter sur Poutine la responsabilité de l’éclatement des troubles en Ukraine. Et maintenant que la crise s’est transformée en guerre à grande échelle, il est impératif de s’assurer que lui seul soit tenu responsable de ce tournant désastreux. Ce jeu des responsabilités explique pourquoi Poutine est désormais largement présenté comme un impérialiste ici en Occident, même s’il n’existe pratiquement aucune preuve à l’appui de cette perspective. Permettez-moi maintenant d’aborder la véritable cause de la crise ukrainienne.

  • L’élargissement de l’OTAN, une menace existentielle pour la Russie

La racine profonde de la crise est l’effort mené par les États-Unis pour faire de l’Ukraine un bastion occidental aux frontières de la Russie. Cette stratégie comporte trois volets :

  • intégrer l’Ukraine dans l’UE ;
  • faire de l’Ukraine une démocratie libérale pro-occidentale ;
  • et, plus important encore, incorporer l’Ukraine dans l’OTAN.

La stratégie a été mise en mouvement lors du sommet annuel de l’OTAN à Bucarest en avril 2008, lorsque l’alliance a annoncé que l’Ukraine et la Géorgie « deviendront membres ». Les dirigeants russes ont réagi immédiatement avec indignation, faisant clairement comprendre que cette décision constituait une menace existentielle pour la Russie et qu’ils n’avaient aucune intention de laisser l’un ou l’autre pays rejoindre l’OTAN. Selon un journaliste russe réputé, Poutine « est entré dans une rage folle » et a averti que « si l’Ukraine rejoint l’OTAN, elle le fera sans la Crimée et les régions orientales. Elle se désintégrera tout simplement. »

William Burns, qui est aujourd’hui à la tête de la CIA, mais était alors ambassadeur des États-Unis à Moscou au moment du sommet de Bucarest, a rédigé une note à l’attention de la secrétaire d’État d’alors, Condoleezza Rice, qui décrit succinctement la vision russe de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. « L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est la plus éclatante de toutes les lignes rouges pour l’élite russe, pas seulement pour Poutine. En plus de deux ans et demi de conversations avec des acteurs russes clés, des personnages les plus frustres dans les recoins obscurs du Kremlin aux critiques libéraux les plus acérés de Poutine, je n’ai encore trouvé personne qui considère l’Ukraine dans l’OTAN comme autre chose qu’un défi direct aux intérêts russes. » L’OTAN, disait-il, « serait perçue […] comme un véritable défi stratégique. La Russie d’aujourd’hui répondra. Les relations russo-ukrainiennes entreront dans une profonde glaciation […]. Cela créera un terreau fertile pour l’ingérence russe en Crimée et dans l’est de l’Ukraine. »

Burns, bien entendu, n’était pas le seul décideur à avoir compris que faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN était lourde de dangers. En fait, lors du sommet de Bucarest, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Nicolas Sarkozy s’étaient tous deux opposés à faire avancer l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, craignant que cela n’exaspère la Russie. Angela Merkel a récemment expliqué son opposition dans une interview : « J’étais absolument convaincue […] que Poutine ne laisserait pas faire cela. De son point de vue, ce serait une déclaration de guerre. »

L’administration Bush, qui poussait à une telle décision pour l’OTAN, se souciait toutefois peu des « plus éclatante des lignes rouges » de Moscou et fit pression sur les dirigeants français et allemand pour qu’ils acceptent de publier un communiqué dans lequel il était déclaré sans équivoque que l’Ukraine et la Géorgie rejoindraient éventuellement l’alliance.

Sans surprise, l’effort mené par les États-Unis pour intégrer la Géorgie dans l’OTAN a abouti à une guerre entre la Géorgie et la Russie en août 2008, soit tout juste quatre mois après le sommet de Bucarest. Néanmoins, les États-Unis et leurs alliés ont continué à mettre en œuvre leurs plans visant à faire de l’Ukraine un bastion occidental aux frontières de la Russie. Ces efforts ont finalement déclenché une crise majeure en février 2014, après qu’un soulèvement soutenu par les États-Unis a contraint Viktor Ianoukovitch, le président pro-russe de l’Ukraine, à fuir le pays. Il a été remplacé par le Premier ministre pro-américain Arseni Iatseniouk. En réponse, la Russie a saisi la Crimée à l’Ukraine et a contribué à alimenter une guerre civile qui a éclaté dans le Donbass entre des séparatistes pro-russes et le gouvernement ukrainien.

Sur le coup d’Etat de l’EuroMaïdan et l’annexion de la Crimée, voir cet indispensable documentaire exposant le point de vue russ(e, banni des médias dominants : Crimée, le retour à la patrie (VOSTFR)

On entend souvent l’argument selon lequel, au cours des huit années entre l’éclatement de la crise en février 2014 et le début de la guerre en février 2022, les États-Unis et leurs alliés ont accordé peu d’attention à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. En fait, la question avait été retirée de l’ordre du jour, et l’élargissement de l’OTAN ne pouvait donc pas avoir été une cause importante de la crise qui s’est intensifiée en 2021 et du déclenchement ultérieur de la guerre au début de cette année. Cette ligne d’argumentation est fausse. En réalité, la réponse occidentale aux événements de 2014 a été de redoubler de détermination dans la stratégie existante et de faire effectivement de l’Ukraine un membre de facto de l’OTAN. L’alliance a commencé à entraîner les forces armées ukrainiennes en 2014, avec une moyenne de 10 000 soldats formés par an au cours des huit années suivantes. En décembre 2017, l’administration Trump a décidé de fournir à Kiev des « armes défensives ». D’autres pays de l’OTAN ont rapidement emboîté le pas, livrant encore davantage d’armes à l’Ukraine.

De plus, les forces armées ukrainiennes ont commencé à participer à des exercices militaires conjoints avec les forces de l’OTAN. En juillet 2021, Kiev et Washington ont co-organisé l’opération Sea Breeze, un exercice naval en mer Noire auquel ont participé des marines de 31 pays et qui visait directement la Russie. Deux mois plus tard, en septembre 2021, l’armée ukrainienne a dirigé Rapid Trident 21, qui, selon un communiqué officiel de l’armée américaine, était un « exercice annuel assisté par l’armée américaine en Europe et en Afrique, conçu pour renforcer l’interopérabilité entre alliés et nations partenaires, afin de démontrer que les unités sont positionnées et prêtes à répondre à toute crise ». L’effort de l’OTAN pour armer et entraîner les forces armées ukrainiennes explique en grande partie pourquoi elles se sont si bien comportées face aux forces russes dans la guerre en cours. Un titre récent du Wall Street Journal l’a fort bien résumé : « Le secret du succès militaire ukrainien : des années d’entraînement de l’OTAN. »

Outre les efforts continus de l’OTAN pour faire des forces armées ukrainiennes une force de combat plus redoutable, la politique entourant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et son intégration dans l’Occident a changé en 2021. Un nouvel enthousiasme pour la poursuite de ces objectifs s’est manifesté tant à Kiev qu’à Washington. Le président Zelensky, qui n’avait jamais montré beaucoup d’enthousiasme pour faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et qui avait été élu en mars 2019 sur une plateforme appelant à coopérer avec la Russie pour résoudre la crise en cours, a changé de cap au début de 2021 et non seulement a adopté l’élargissement de l’OTAN, mais a également adopté une approche de fermeté vis-à-vis de Moscou. Il a pris une série de mesures, comme la fermeture de chaînes de télévision pro-russes et l’arrestation d’un ami particulièrement proche de Poutine, inculpé de trahison, qui ne pouvaient que provoquer Moscou.

Les 21 étudiants (18 filles, 3 garçons, âgés de 17 à 22 ans) tués dans leur dortoir par une frappe ukrainienne (Donbass, 22 mai 2026). Notre système politico-médiatique n’accorde aucune attention aux victimes civiles russes, ciblées jusqu’à Moscou et au-delà grâce aux moyens de l’OTAN.

Le président Biden, arrivé à la Maison Blanche en janvier 2021, était depuis longtemps déterminé à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et adoptait également une posture d’une extrême dureté envers la Russie. Sans surprise, le 14 juin 2021, l’OTAN a publié le communiqué suivant lors de son sommet annuel à Bruxelles : « Nous réitérons la décision prise lors du sommet de Bucarest en 2008 selon laquelle l’Ukraine deviendra membre de l’Alliance avec le Plan d’action pour l’adhésion comme partie intégrante du processus ; nous réaffirmons tous les éléments de cette décision, ainsi que les décisions ultérieures, notamment le fait que chaque partenaire sera jugé selon ses propres mérites. Nous restons fermement attachés au droit de l’Ukraine à décider de son propre avenir et de la voie de sa politique étrangère sans ingérence extérieure. »

Le 1er septembre 2021, Zelensky s’est rendu à la Maison Blanche, où Biden a clairement indiqué que les États-Unis étaient « fermement engagés » envers « les aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine ». Puis, le 10 novembre 2021, le secrétaire d’État Antony Blinken et son homologue ukrainien Dmytro Kouleba ont signé un document important, la « Charte du partenariat stratégique États-Unis–Ukraine ». L’objectif des deux parties, indiquait le document, est de « souligner […] un engagement en faveur de la mise en œuvre par l’Ukraine des réformes profondes et globales nécessaires à une pleine intégration dans les institutions européennes et euro-atlantiques ». Ce document s’appuie explicitement non seulement sur « les engagements pris pour renforcer le partenariat stratégique Ukraine–États-Unis par les présidents Zelensky et Biden », mais réaffirme également l’engagement des États-Unis envers la « Déclaration du sommet de Bucarest de 2008 ».

En bref, il ne fait guère de doute qu’à partir du début de l’année 2021, l’Ukraine a commencé à s’orienter rapidement vers l’adhésion à l’OTAN. Certains partisans de cette politique soutiennent néanmoins que Moscou n’aurait pas dû s’en inquiéter, car « l’OTAN est une alliance défensive et ne représente aucune menace pour la Russie ». Mais ce n’est pas ainsi que Poutine et les autres dirigeants russes conçoivent l’OTAN, et c’est ce qu’ils pensent qui importe. Il ne fait aucun doute que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeurait pour Moscou « la plus éclatante de toutes les lignes rouges ».

Pour faire face à cette menace croissante, Poutine a stationné un nombre toujours plus important de soldats russes à la frontière ukrainienne entre février 2021 et février 2022. Son objectif était de contraindre Biden et Zelensky à changer de cap et à mettre fin à leurs efforts pour intégrer l’Ukraine dans l’Occident. Le 17 décembre 2021, les Russes ont atteint le point d’ébullition. Et Moscou a envoyé des lettres séparées à l’administration Biden et à l’OTAN exigeant une garantie écrite selon laquelle :

  • l’Ukraine n’entrerait pas dans l’OTAN ;
  • aucune arme offensive ne serait stationnée à proximité des frontières de la Russie ;
  • et les troupes et équipements de l’OTAN déployés en Europe de l’Est depuis 1997 seraient redéployés en Europe occidentale.

Lire L’ultimatum de la Russie aux pays membres de l’OTAN

Poutine a formulé de nombreuses déclarations publiques au cours de cette période qui ne laissaient aucun doute sur le fait qu’il considérait l’expansion de l’OTAN en Ukraine comme une menace existentielle. S’exprimant devant le conseil du ministère de la Défense le 21 décembre 2021, il a déclaré : « ce qu’ils font, ou essaient ou planifient de faire en Ukraine, ne se passe pas à des milliers de kilomètres de nos frontières nationales. C’est sur le pas de notre porte. Ils doivent comprendre que nous n’avons tout simplement nulle part où reculer davantage. Croient-ils vraiment que nous ne voyons pas ces menaces ? Ou pensent-ils que nous allons simplement rester les bras croisés à voir des menaces émerger contre la Russie ? » Deux mois plus tard, lors d’une conférence de presse le 22 février 2022, quelques jours seulement avant le début de la guerre, Poutine a dit : « nous sommes catégoriquement opposés à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN parce que cela représente une menace pour nous, et nous avons des arguments pour étayer cela. J’en ai parlé à plusieurs reprises dans cette salle. » Il a ensuite précisé clairement qu’il reconnaissait que l’Ukraine devenait un membre de facto de l’OTAN. Les États-Unis et leurs alliés, a-t-il dit, « continuent de remplir les autorités actuelles de Kiev de types modernes d’armements ». Il a ajouté que si cela n’était pas stoppé, Moscou se retrouverait face à une « anti-Russie armée jusqu’aux dents. Cela est totalement inacceptable. »

Sur le déclenchement de « l’opération spéciale visant à démilitariser et dénazifier l’Ukraine », lire le discours intégral de Poutine

La logique de Poutine devrait être parfaitement compréhensible pour les Américains qui m’écoutent et qui ont longtemps adhéré à la doctrine Monroe, laquelle stipule qu’aucune grande puissance lointaine n’est autorisée à déployer ses forces militaires dans l’hémisphère occidental.

Je ferai observer que dans toutes les déclarations publiques de Poutine au cours des mois qui ont précédé la guerre, il n’y a pas le moindre indice qu’il envisageait de conquérir l’Ukraine et d’en faire une partie de la Russie, et encore moins d’attaquer d’autres pays d’Europe de l’Est. D’autres dirigeants russes, dont le ministre de la Défense, le ministre des Affaires étrangères, le vice-ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur de Russie à Washington, ont également souligné le rôle central de l’élargissement de l’OTAN dans la genèse de la crise ukrainienne. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov l’a formulé succinctement lors d’une conférence de presse le 14 janvier 2022, lorsqu’il a déclaré que « la clé de tout est la garantie que l’OTAN ne s’élargira pas vers l’est ».

Néanmoins, les efforts de Lavrov et de Poutine pour amener les États-Unis et leurs alliés à abandonner leurs plans de faire de l’Ukraine un bastion occidental aux frontières de la Russie ont complètement échoué. Le secrétaire d’État Antony Blinken a répondu aux exigences de mi-décembre de la Russie par un simple : « Il n’y a pas de changement. Il n’y aura pas de changement. » Poutine a alors lancé une invasion de l’Ukraine pour éliminer la menace qu’il percevait de la part de l’OTAN.

  • Etat des lieux et perspectives

Où en sommes-nous et où allons-nous ?

La guerre en Ukraine fait rage depuis près de quatre mois. Je voudrais formuler trois points distincts :

  1. les conséquences spécifiques de la guerre pour l’Ukraine ;
  2. les perspectives d’escalade ;
  3. les perspectives de mettre fin à la guerre dans un avenir prévisible.

Cette guerre est un désastre total pour l’Ukraine. Comme je l’ai noté précédemment, Poutine avait clairement indiqué en 2008 que la Russie ravagerait l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre l’OTAN. Il tient parole. Les forces russes ont conquis au moins 20 % du territoire ukrainien et détruit ou gravement endommagé de nombreuses villes et localités ukrainiennes. Plus de 6,5 millions d’Ukrainiens ont fui le pays, tandis que plus de 8 millions ont été déplacés à l’intérieur du pays. Des milliers d’Ukrainiens, y compris des civils innocents, sont morts ou grièvement blessés, et l’économie ukrainienne est en ruines. La Banque mondiale estime que l’économie ukrainienne se contractera de près de 50 % au cours de l’année 2022. Les estimations font état d’environ 100 milliards de dollars de dégâts infligés à l’Ukraine et qu’il faudra près de mille milliards de dollars pour reconstruire le pays. Entre-temps, Kiev a besoin d’environ 5 milliards de dollars d’aide mensuelle rien que pour maintenir le fonctionnement de l’État.

Par ailleurs, il semble y avoir peu d’espoir que l’Ukraine puisse retrouver l’accès à ses ports sur les mers d’Azov et Noire dans un proche avenir. Avant la guerre, environ 70 % de l’ensemble des exportations et importations ukrainiennes et 98 % de ses exportations de céréales transitaient par ces ports. Telle est la situation de base après moins de quatre mois de combats. Il est franchement effrayant d’imaginer à quoi ressemblera l’Ukraine si cette guerre dure encore quelques années.

Alors, quelles sont les perspectives de négocier un accord de paix et de mettre fin à la guerre dans les prochains mois ? Je suis désolé de dire que je ne vois aucune issue à cette guerre dans un avenir proche. C’est une opinion partagée par d’éminents responsables politiques des deux côtés occidental et russe. La principale raison de mon pessimisme est que la Russie et les États-Unis sont profondément déterminés à gagner la guerre, et qu’il est impossible de concevoir un accord où les deux camps sortent victorieux. Pour être plus précis, la clé d’un règlement du point de vue de la Russie est de faire de l’Ukraine un État neutre, ce qui signifie que l’Ukraine doit se séparer de l’Occident, notamment des États-Unis. Mais ce résultat est inacceptable pour l’administration Biden et une grande partie de l’establishment américain de politique étrangère, parce qu’il représenterait une victoire pour la Russie.

Les dirigeants ukrainiens ont bien sûr leur mot à dire, et on pourrait espérer, compte tenu de toutes les horreurs infligées à leur pays, qu’ils plaideront pour la neutralité afin d’épargner davantage de souffrances à leur pays. En fait, Zelensky a brièvement évoqué cette possibilité dans le premier mois de la guerre, mais il ne l’a jamais sérieusement poursuivie. Il y a cependant peu de chances que Kiev pousse à la neutralisation, car les ultra-nationalistes ukrainiens, qui détiennent un pouvoir politique significatif, n’ont aucun intérêt à céder à l’une quelconque des exigences russes, surtout à celle qui dicterait l’alignement politique de l’Ukraine avec le monde extérieur. L’administration Biden et les pays du flanc oriental de l’OTAN (la Pologne et les États baltes) sont susceptibles de soutenir les ultra-nationalistes ukrainiens sur cette question.

Le bataillon Azov, ouvertement nazi, fait partie intégrante de l’armée ukrainienne. Stepan Bandera, l’un des chefs de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) nazie, est quant à lui héros national, de nombreuses rues et avenues portant son nom.

Pour compliquer encore les choses, comment traiter les vastes étendues de territoire ukrainien que la Russie a conquises depuis le début de la guerre, ainsi que le sort de la Crimée ? Il est difficile d’imaginer Moscou céder volontairement un quelconque territoire ukrainien qu’elle occupe désormais, encore moins l’intégralité de ceux-ci, dans la mesure où les objectifs territoriaux de la Russie aujourd’hui ne sont probablement pas ceux avec lesquels elle a commencé la guerre. En même temps, il est difficile d’imaginer un dirigeant ukrainien quelconque accepter un accord qui permettrait à la Russie de conserver une partie du territoire ukrainien, à l’exception peut-être de la Crimée. J’espère sincèrement me tromper, mais je ne vois pas de fin en vue à cette guerre dévastatrice.

  • Le spectre de la guerre nucléaire

Permettez-moi maintenant d’aborder la question de l’escalade. Il est largement admis parmi les spécialistes des relations internationales qu’il existe une forte tendance dans les guerres prolongées à l’escalade. D’autres pays peuvent être entraînés dans le conflit et le niveau de violence est susceptible de s’intensifier. Le potentiel que cela se produise dans la guerre en Ukraine est réel. Il existe un danger que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN soient entraînés dans les combats, ce qu’ils ont jusqu’ici réussi à éviter, même si nous sommes désormais effectivement en guerre avec la Russie. Il existe également la possibilité que des armes nucléaires soient utilisées en Ukraine, ce qui pourrait même conduire à un échange nucléaire entre la Russie et les États-Unis. La raison profonde pour laquelle ces scénarios pourraient se réaliser est que les enjeux sont si élevés pour les deux parties, et qu’aucune d’elles ne peut donc se permettre de perdre.

Comme je l’ai souligné, Poutine et ses lieutenants estiment que l’adhésion de l’Ukraine à l’Occident est une menace existentielle pour la Russie qui doit être éliminée. En termes pratiques, cela signifie que la Russie doit remporter la guerre en Ukraine. La défaite est inacceptable. L’administration Biden, en revanche, a insisté sur le fait que son objectif n’est pas seulement de vaincre les Russes en Ukraine, mais aussi d’utiliser les sanctions pour infliger des dommages considérables à l’économie russe. Le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a souligné que l’objectif de l’Occident est d’affaiblir la Russie au point où elle ne pourrait plus envahir l’Ukraine. En fait, l’administration Biden est déterminée à écarter la Russie du rang des grandes puissances. Dans le même temps, le président Biden lui-même a qualifié la guerre de la Russie en Ukraine de « génocide » et accusé Poutine d’être un « criminel de guerre » qui devrait faire face à un « procès pour crimes de guerre » après la guerre. Une telle rhétorique ne se prête guère à des négociations pour mettre fin à la guerre. Après tout, comment négocier avec un État qualifié de génocidaire [quand il s’agit d’Israël, la qualification est validée par la CPI, mais cela ne dérange personne] ?

La politique américaine a deux conséquences significatives. Pour commencer, elle amplifie considérablement la menace existentielle à laquelle Moscou est confrontée dans cette guerre et rend plus important que jamais qu’elle l’emporte en Ukraine. Dans le même temps, elle signifie que les États-Unis sont profondément déterminés à s’assurer que la Russie perde. L’administration Biden a désormais tellement investi dans la guerre en Ukraine, tant matériellement que rhétoriquement, qu’une victoire russe représenterait une défaite dévastatrice pour Washington.

Il est évident que les deux parties ne peuvent pas gagner. De plus, il existe une réelle possibilité que l’une d’elles commence à perdre gravement. Si la politique américaine réussit et que les Russes sont en train de perdre face aux Ukrainiens sur le champ de bataille, Poutine pourrait recourir aux armes nucléaires pour redresser la situation. La directrice du Renseignement national des États-Unis, Avril Haines, a déclaré devant la Commission des forces armées du Sénat en mai 2022 que c’était l’une des deux situations susceptibles d’amener Poutine à utiliser des armes nucléaires en Ukraine. Pour ceux d’entre vous qui pensent que cela est peu probable, rappelez-vous que l’OTAN avait prévu d’utiliser des armes nucléaires dans des circonstances similaires pendant la Guerre froide. Nous prévoyions d’utiliser des armes nucléaires en Allemagne de l’Ouest si le Pacte de Varsovie la submergeait. Si la Russie devait employer des armes nucléaires en Ukraine, il est difficile de dire comment l’administration Biden réagirait, mais elle serait certainement soumise à une forte pression pour riposter, augmentant ainsi la possibilité d’une guerre nucléaire entre grandes puissances. Il y a là un paradoxe pervers à l’œuvre. Plus les États-Unis et leurs alliés réussissent à atteindre leurs objectifs de guerre, plus la probabilité que la guerre bascule dans le nucléaire est élevée.

Retournons la situation et demandons-nous ce qui se passerait si les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN semblaient se diriger vers la défaite, ce qui signifie effectivement que les Russes mettent en déroute les forces armées ukrainiennes et que le gouvernement de Kiev cherche à négocier un accord de paix destiné à sauver le plus possible de pays. Dans ce cas, il y aurait une pression colossale sur les États-Unis et leurs alliés pour qu’ils s’impliquent encore plus profondément dans les combats. Il est peu probable, mais certainement possible, que des troupes américaines ou peut-être polonaises se retrouvent entraînées dans les combats, ce qui signifierait que l’OTAN serait littéralement en guerre contre la Russie. C’est l’autre scénario, selon Avril Haines, dans lequel les Russes pourraient se tourner vers les armes nucléaires. Il est difficile de dire précisément comment les événements vont se dérouler dans la guerre en Ukraine, mais il ne fait aucun doute qu’il existe un potentiel sérieux d’escalade, y compris nucléaire. La simple possibilité d’un tel dénouement devrait vous donner des frissons dans le dos.

The Cuban Missile Crisis ...Late observations by RAF Technician, Dennis  Thomas

Lors de la crise des missiles de 1962, le monde entier était conscient du risque de guerre nucléaire, et comprenait que les Etats-Unis ne tolèreraient pas des missiles soviétiques aux portes de Washington ; aujourd’hui, la perspective de missiles de l’OTAN aux portes de Moscou semble tout à fait normale, et personne ne se rend compte des dangers qui pèsent sur l’humanité.

D’autres conséquences désastreuses de cette guerre sont susceptibles de se produire, que je ne peux pas aborder en détail faute de temps. Par exemple, il y a des raisons de penser que la guerre conduira à une crise alimentaire mondiale dans laquelle des dizaines de millions de personnes mourront.

De plus, les relations entre la Russie et l’Occident ont été si profondément empoisonnées qu’il faudra de nombreuses années pour les réparer. Entre-temps, cette hostilité profonde alimentera l’instabilité à travers le monde, mais surtout en Europe. Certains diront qu’il y a un aspect positif : les relations entre les pays d’Occident se sont nettement améliorées, les relations transatlantiques, l’OTAN et l’UE sont en meilleure forme que jamais. C’est vrai pour l’instant, mais il existe de profondes fissures sous la surface, et elles sont susceptibles de se manifester avec le temps. Par exemple, les relations entre les pays d’Europe orientale et occidentale risquent de se détériorer au fur et à mesure que la guerre se prolonge.

Enfin, le conflit nuit déjà à l’économie mondiale de manière importante, et cette situation est susceptible d’empirer avec le temps. Jamie Dimon, le directeur général de JPMorgan Chase, dit que nous devrions nous préparer à un « ouragan » économique. Ces chocs économiques affecteront la politique de chaque pays occidental, sapant la démocratie libérale et renforçant ses opposants de droite comme de gauche.

En conclusion, le conflit en cours en Ukraine est un désastre colossal, qui, comme je l’ai noté au début de mon exposé, amènera des gens du monde entier à en chercher les causes. Ceux qui croient aux faits et à la logique découvriront rapidement que les États-Unis et leurs alliés sont principalement responsables de ce naufrage. La décision d’avril 2008 de faire entrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN était destinée à conduire à un conflit avec la Russie. L’administration Bush a été le principal architecte de ce choix fatidique, mais les administrations Obama, Trump et Biden ont redoublé de détermination dans cette politique à chaque tournant, et les alliés de l’Amérique ont docilement suivi le cap fixé par Washington. Même si les dirigeants russes avaient clairement indiqué que faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN constituerait le franchissement de « la plus éclatante de toutes les lignes rouges », les États-Unis ont simplement refusé de prendre en compte les préoccupations sécuritaires les plus profondes de la Russie et ont au contraire avancé inexorablement pour faire de l’Ukraine un bastion occidental aux frontières de la Russie.

La triste vérité est que si l’Occident n’avait pas poursuivi l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, il est peu probable qu’il y aurait aujourd’hui une guerre en Ukraine et la Crimée ferait encore partie de l’Ukraine. En substance, Washington a joué le rôle central en entraînant l’Ukraine sur la voie de la destruction. L’Histoire jugera les États-Unis et leurs alliés avec une grande sévérité pour leur politique remarquablement imprudente envers l’Ukraine.


Pour me soutenir, abonnez-vous à mon blog par e-mail afin de recevoir automatiquement mes nouvelles publications. Suivez-moi également sur Twitter et Facebook. Et signez cette pétition contre les discriminations intra-syndicales, et cette autre pétition contre la censure sur Mediapart.

Une réponse à « John Mearsheimer : l’OTAN est le principal responsable de la guerre en Ukraine »

  1. […] Source : Le blog d’Alain Marshalhttps://alainmarshal.org/… […]

    J’aime

Laisser un commentaire