Parce que la CGT doit protéger ses syndiqués et élus issus des minorités, non les brimer et les mettre en danger par des calomnies islamophobes. Et pour que la « lutte contre les idées d’extrême droite » ne soit pas qu’un vain slogan.
Par Alain Marshal
Du 31 mai au 5 juin, la CGT tient son 54e Congrès confédéral au Parc des Expositions de Tours. Nous y serons et invitons tous ceux qui se sentent concernés par ces problématiques à nous y rejoindre.
Pas pour perturber. Pour interpeller, comme nous l’avons fait à diverses occasions lorsque nous portions le chasuble CGT, ou encore lors du 130e anniversaire du syndicat à Montreuil.
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Ce qui s’est passé
Salah L. (moi-même, le pseudonyme Alain Marshal étant l’anagramme de mon nom) a adhéré à la CGT Educ’action du Puy-de-Dôme en mai 2023. Son activisme lui a valu d’être invité à se présenter au Bureau et à la Commission exécutive. Il a été élu lors du Congrès du syndicat le mois suivant, malgré une tentative du Bureau de retirer sa candidature à la dernière minute : c’était là le premier signe d’une mise à l’écart systématique causée par ses opinions exprimées durant les débats. Croire que quand on s’appelle Salah et qu’on a des convictions liées à son identité arabo-musulmane, on a les mêmes droits que les Frédéric, Sophie, Marie, François-Xavier, Josette, Marie-Catherine, Kévin, Corinne et autres Mérovée, ses « camarades » du Bureau et de la CE, c’était là une erreur fatale.
Dès lors, une mécanique d’exclusion se met en marche : refus de lui donner accès aux outils du syndicat (des clés du local à la boite mail du syndicat), mise à l’écart de toute activité du Bureau, rétention d’informations (sur le nombre d’heures de décharge et leur répartition, etc.), jusqu’à la privation d’un droit ouvert à tous les syndiqués, même non élus, à savoir le droit à la formation. Le motif officieux ? Un « conflit de valeurs » lié à ses positions minoritaires, notamment sur les écoles confessionnelles et, après le 7 octobre 2023, sur la Palestine : sa dénonciation des positions de la Confédération comme trop poreuses à la propagande israélienne a été explicitement désignée comme « le point saillant » et le grief « le plus grave » justifiant son éviction, de l’aveu même du Secrétaire académique et du trésorier de la CGT Educ’action 63. On les entend clairement dans les extraits audio ci-dessous.
Puis vient le pire : lors d’une réunion de Bureau le 10 novembre 2023, à neuf contre un, sous les insultes, les obscénités et une menace d’agression physique à peine voilée, on tente de le forcer à démissionner. Un membre du Bureau l’accusera publiquement de l’avoir traité de « mécréant », calomnie islamophobe éhontée, directement destinée à l’intimider et à le fragiliser au quotidien, l’élu en question étant également son collègue de travail. Cette accusation est susceptible, si elle parvenait à sa hiérarchie, de provoquer sa suspension ou sa révocation, voire, si on prend en considération la pétition qu’il a initiée pour demander un soutien authentique de la CGT à la cause palestinienne (signée par 7 syndicats CGT et des centaines de responsables, adhérents et sympathisants), de déclencher une inculpation pour « apologie du terrorisme » : combien de militants ont été réveillés aux aurores pour bien moins que ça ? Tout cela est documenté dans cette vidéo du CCIE (Collectif Contre l’Islamophobie en Europe) qui a dépassé les 30 000 vues.
L’enregistrement de cette réunion (retranscrit en intégralité ici) démontre que Salah n’a jamais prononcé le mot « mécréant », et qu’il s’est au contraire lui-même qualifié d’ « hérétique » vis-à-vis du dogme de l’infaillibilité de la CGT. Il déploiera des efforts considérables pour se défendre et faire valoir ses droits : sa santé physique et mentale, sa famille, son emploi sont rudement mis à l’épreuve dans cette lutte inégale entre un individu et une machine prête à le broyer par les manœuvres les plus déloyales (« Tu tiendras pas », lui prédit le trésorier de la CGT Educ’ 63). Mais c’était peine perdue : ni la Commission de conciliation, ni la Commission exécutive, ni les syndiqués de base de la CGT Educ’action 63 réunis en Congrès, ni l’UNSEN (instance nationale d’appel) n’ont accepté d’établir la vérité sur les discriminations et la calomnie collective dont Salah a été victime, refusant même d’interroger les témoins présents, comme si l’amalgame entre Islam et extrémisme et les attitudes discriminatoires contre les élus « minoritaires » trop attachés à leurs convictions allaient de soi.
Comble du comble, le fait d’avoir effectué cet enregistrement clandestin, une démarche que la CGT elle-même préconise, en s’appuyant sur une jurisprudence de la Cour de cassation, pour permettre aux victimes de harcèlement moral de se défendre, n’a pas servi à confondre les calomniateurs ; il a été rétroactivement retourné contre Salah comme motif supplémentaire d’exclusion, alors même que son caractère impérieux était établi par la gravité des actes et accusations à son encontre, et la complicité de l’ensemble des instances de la CGT Educ’action.
Exclu de son syndicat en avril 2024, Salah voit son exclusion confirmée par l’UNSEN en juin. Tous ses recours auprès du Bureau confédéral sont restés sans réponse.
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Pourquoi agir au Congrès ?
La CGT affirme combattre le racisme et l’islamophobie et proclame hautement les valeurs d’égalité et de solidarité. Elle affirme même, pour son 54e Congrès, « placer au cœur des débats la lutte contre l’extrême droite ».
Mais Sophie Binet elle-même reconnaît dans un entretien avec Assa Traoré « pour une convergence des luttes syndicale et antiraciste » que le syndicat n’est « pas au niveau sur le racisme » et qu’il existe « un problème d’islamophobie ». Selon un sondage, 24 % des sympathisants CGT auraient voté RN aux européennes de 2024.

Enfin, dans ses propres rangs, un élu issu des minorités a été calomnié, mis en danger et exclu pour avoir défendu la cause palestinienne et refusé de taire ses convictions, tout en revendiquant l’égalité des droits. Les élus CGT sont garantis d’une impunité totale, leurs instances fonctionnant avec le même zèle corporatiste que l’IGPN.
Mon cas est loin d’être isolé.
Dans son ouvrage Au royaume de la CGT, publié en 2020, Jean-Bernard Gervais, conseiller en communication de la CGT, dénonçait déjà, au chapitre intitulé « L’antiracisme à la papa », la prétention selon laquelle l’antiracisme serait « partie intégrante de l’ADN de la CGT ». Il opposait à ces belles déclarations son expérience « au jour le jour, la beauferie ambiante, le rejet des militants migrants à la marge de la Confédération, [qui] prouvent le contraire. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre des horreurs dans les couloirs de la rue de Paris [siège de la CGT à Montreuil] ». Il dénonçait les railleries racistes sur ses « origines africaines », le « racisme au quotidien » et « l’omerta qui règne dans l’orga’ » à ce sujet. « L’antiracisme politique est vomi par la CGT. Dans les couloirs de la Confédération, la notion même de racisé est vouée aux gémonies », déplorait-il, dénonçant la mise à l’écart des victimes du racisme du combat antiraciste même, confisqué par des militants blancs, et affirmant que le concept de « racisme anti-blanc » a pris au sein de la CGT. Même les agressions racistes sont couvertes par le syndicat, comme on le lit dans cet extrait édifiant :

Jusque dans le monde du travail, la lutte contre les discriminations ne semble pas suffisamment prise au sérieux, comme le déplore Abdelatif Menasri, licencié pour avoir dénoncé des propos racistes au sein de son entreprise : « Quand j’ai parlé au dirigeant de la fédération de la CGT des transports, il m’a accusé de mentir. Ils m’ont laissé tomber, sauf l’antenne locale qui m’a quand même aidé pour les frais d’avocat. J’ai eu beau leur écrire, mais rien. Trente ans que tu es à la CGT et le jour où t’es dans la merde, on t’accuse de mentir et on te laisse tomber. »
Citons encore l’exemple d’Alex, suspendu pour son soutien à la cause palestinienne et lâché par son syndicat, la CGT Educ’ 69.
La pétition pour ma réintégration a recueilli près de 20 000 signatures, parmi lesquelles celles du professeur Norman Finkelstein (fils de survivants de l’holocauste, autorité mondiale sur la question palestinienne et auteur d’une Lettre de soutien adressée au Bureau Confédéral) et du Parti du monde des travailleurs (États-Unis). Elle est elle aussi restée lettre morte, comme si ces préjugés étaient si profondément ancrés dans « l’ADN » de la CGT que les affronter sérieusement mettrait en péril toute la cohésion du syndicat.
Le 54e Congrès est l’occasion d’exiger que la CGT soit cohérente : qu’elle applique en interne les principes qu’elle proclame au lieu de les instrumentaliser, et d’exclure ceux qui exigent qu’ils soient pris au sérieux pour ce motif même.
Nous demandons :
— la réhabilitation de Salah L., avec reconnaissance écrite qu’il n’a jamais tenu les propos qui lui ont été imputés, et qui pèseront sur lui comme une épée de Damoclès tout au long de sa carrière ;
— l’ouverture d’une enquête interne sérieuse sur les faits de discrimination, d’intimidation et d’islamophobie documentés ;
— des garanties réelles pour que les élus et syndiqués issus des minorités jouissent des mêmes droits que les autres, et non d’une tolérance conditionnelle à leur silence et à leur soumission aux préjugés ambiants.
Si vous pouvez nous rejoindre à Tours, du 31 mai au 5 juin, même pour une heures ou deux, faites-le nous savoir (alainmarshal2@gmail.com).
Au programme : distribution de tracts à l’entrée du Congrès et collecte de signatures sur la pétition qui a déjà convaincu plus de 19 500 personnes que cette affaire est symptomatique d’un mal plus profond.
Le combat contre le racisme et l’islamophobie commence chez soi. Sinon, il ne s’agit que d’une posture, non pas d’une lutte sincère mais d’une simple concurrence avec l’extrême droite. Si les actes ne se conforment pas aux discours, les tartuffes doivent être démasqués : un facho de gauche ne vaut pas mieux qu’un facho de droite, bien au contraire.
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