Trump semble espérer pouvoir s’esquiver sans que les Américains prennent la mesure de l’ampleur de cette défaite.
Par Robert Kagan
The Atlantic, 21 mai 2026
Traduction et notes entre crochets Alain Marshal
The Atlantic est l’une des publications les plus anciennes et les plus respectées des États-Unis, et se situe dans une tradition libérale-atlantiste. Elle compte parmi ses contributeurs réguliers certaines des figures les plus influentes de l’establishment intellectuel et politique de Washington. Robert Kagan est l’un des analystes géopolitiques les plus influents des États-Unis. Il est le co-fondateur du Project for the New American Century, think tank néoconservateur fondé en 1997 à Washington et visant à maintenir et étendre la domination politique, militaire et économique des États-Unis après la guerre froide. Le verdict de ce partisan de longue date des interventions américaines au Moyen-Orient n’en est que plus crédible et accablant.
Les contours de la fin de partie du président Trump dans la guerre contre l’Iran se dessinent désormais. Lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu hier, Trump aurait expliqué que les États-Unis négociaient avec l’Iran une « lettre d’intention » qui « mettrait formellement fin à la guerre et lancerait une période de trente jours de négociations » sur le programme nucléaire iranien et la réouverture du détroit d’Ormuz. L’objet et l’effet d’un tel accord devraient être clairs : les États-Unis se retirent de la crise. Trump lancera peut-être une nouvelle frappe limitée pour paraître ferme et satisfaire les partisans de la guerre, mais ce serait un geste de façade. Dans ce contexte, « fin de partie » est un euphémisme pour « capitulation ».
Trump a cédé à plusieurs reprises face à l’Iran — depuis le 18 mars, quand Israël a attaqué le gisement de gaz de Pars et que l’Iran a riposté en frappant la principale installation de production de gaz naturel du Qatar. Trump a alors appelé à suspendre les frappes américaines et israéliennes contre les infrastructures énergétiques iraniennes, et la guerre a de fait pris fin.

Les menaces répétées de Trump de reprendre les attaques depuis lors se sont révélées être des bluffs. Les dirigeants de Téhéran ont calculé depuis deux mois que Trump ne lancerait pas de nouvelle offensive, et c’est pourquoi ils n’ont fait aucune concession malgré les dommages subis après trente-sept jours de frappes incessantes. Au contraire, leurs conditions pour un règlement sont celles d’un vainqueur : ils exigent des réparations de guerre, aucune limite sur l’enrichissement de l’uranium [qui est un droit fondamental, l’Iran étant adhérent au TNP], la reconnaissance de leur contrôle sur le détroit et la levée des sanctions.
Répondre à ce défi en appelant désormais à trente jours supplémentaires de cessez-le-feu et de pourparlers constitue une admission tacite de défaite. Si Trump lance une frappe de façade dans les prochains jours, les Iraniens la comprendront pour ce qu’elle est [mais ne manqueront pas de riposter très fermement]. Personne ne croit qu’il va reprendre une guerre totale dans un mois. Entre autres raisons, avec trente jours de plus pour se remettre, se réarmer et renflouer ses coffres avec les droits de passage, l’Iran sera un adversaire encore plus redoutable.
Si ce n’est déjà fait, merci de signer la pétition demandant la restauration de mon blog Mediapart, suspendu par la rédaction du fait de ma critique de leur ligne éditoriale atlantiste et sioniste (sur Gaza, le Venezuela et l’Iran), qui a dépassé les 250 signatures. Les abonnés Mediapart sont également invités à y republier cet article, pour contrebalancer les fictions atlantistes que s’obstine à pondre Jean-Pierre Perrin, avec la même crédibilité que les tweets vengeurs de Trump. Nous adressons nos insincères condoléances à M. Perrin et à toute la rédaction de Mediapart pour l’humiliation cuisante que l’Iran (qui n’a visiblement pas lu leur prose) a infligée à leurs élus de cœur, démontrant l’inanité de leurs élucubrations quant à la soi-disant agonie de la « dictature des mollahs » / « dictature théocratique de la République islamique » (il est important de bien marteler les éléments de langage sionistes), au régime « à bout de souffle » auquel Trump devait porter le « coup de grâce » et à sa « chute inéluctable », au prétendu caractère incontournable de l’ubuesque fils du Shah Reza Pahlavi, au succès de l’annihilation de l’Axe de la Résistance, etc. Ces bobos parisiens devront encore patienter avant de sabrer le champagne. Rendez-vous au prochain épisode de « Rêves brisés de l’impérialisme et de ses thuriféraires ! ».
Dans trente jours, le nouveau régime iranien dans le détroit d’Hormuz sera peut-être déjà solidement en place. Comme le rapporte l’Institute for the Study of War, l’Iran a mis à profit la période de cessez-le-feu pour « normaliser » son contrôle sur le détroit en « contraignant les pays importateurs de pétrole » à conclure des accords de transit avec Téhéran et en facturant des droits aux navires des nations ne disposant pas de tels accords. Selon des responsables iraniens, le nouveau régime du détroit accordera la priorité aux partenaires stratégiques de l’Iran, comme la Russie et la Chine, et permettra aux nations amies de l’Iran, comme l’Inde et le Pakistan, de négocier leurs propres accords de transit. Les navires associés à des nations que l’Iran considère comme adversaires se verront entièrement refuser l’accès au détroit [d’après nos informations, seul Israël se verrait totalement banni du détroit, en solidarité avec la population de Gaza assiégée et au titre de l’obligation de prévention du crime de génocide, que seul l’Axe de la Résistance prend au sérieux ; quant aux pays de l’OTAN, ils rembourseront les coûts imposés à l’économie iranienne par des décennies de sanctions illégales par des frais de passage, quel que soit leur intitulé — frais de gestion, coût environnemental, etc.].
Plusieurs nations, dont la Corée du Sud, la Turquie et l’Irak, négocieraient déjà au moins des accords de transit temporaires. Maintenant que Trump a clairement indiqué qu’il n’avait nullement l’intention de se battre pour rouvrir le détroit, la ruée vers Téhéran pour obtenir de bonnes conditions va commencer. Toutes les nations fortement dépendantes de l’énergie du golfe Persique voudront conclure rapidement leur accord pour faire circuler à nouveau le pétrole, le gaz et les autres matières premières, et sauver leur économie éprouvée. Les nations actuellement alliées aux États-Unis et favorables à Israël ressentiront la pression de prendre leurs distances et de se réconcilier avec l’Iran. Les sanctions internationales contre l’Iran s’effondreront, et des flux de capitaux encore plus importants afflueront dans les comptes du pays à mesure que son nouveau rôle central dans l’économie mondiale se normalisera. D’ici la fin des trente jours, la majeure partie du monde aura intérêt au nouveau dispositif et s’opposera à toute reprise des hostilités, même dans l’hypothèse peu probable où Trump voudrait reprendre la guerre.
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Trump espère sans doute pouvoir s’esquiver sans que les Américains prennent la mesure de l’ampleur de cette défaite. Les marchés financiers pourraient se stabiliser s’il est clair que le pétrole finira par recommencer à circuler par un détroit rouvert, même sous le nouveau système contrôlé par l’Iran. Un revers stratégique majeur pour les États-Unis n’est pas nécessairement de nature à affecter Wall Street. Le président espère peut-être aussi pouvoir changer de sujet en lançant une autre opération militaire, cette fois contre le gouvernement cubain. Et les médias ont en effet commencé à écrire davantage sur Cuba que sur la débâcle qui se déroule en Iran.
Selon un haut responsable américain, Netanyahu « avait le crâne en feu » après l’appel avec Trump — et pour cause. La guerre contre l’Iran risque de constituer le coup le plus dévastateur jamais porté à la sécurité d’Israël dans sa courte histoire. Sur la trajectoire actuelle, l’Iran sortira du conflit plusieurs fois plus fort et plus influent qu’il ne l’était avant la guerre. Il exercera un levier sur des dizaines des nations les plus riches du monde, qui auront toutes un intérêt aigu à maintenir l’Iran dans de bonnes dispositions. Elles seront peu enclines à prendre le parti d’Israël dans tout conflit qu’il pourrait avoir avec Téhéran ou ses mandataires [ses alliés au sein de l’Axe de la Résistance, qu’il soutient au nom de l’anti-impérialisme et de l’antisionisme, menaces mortelles pour tout le Moyen-Orient] au Liban et à Gaza, car l’Iran aurait les moyens de les punir. Israël sortira plus isolé qu’il ne l’a jamais été dans toute son histoire — et notamment vis-à-vis de son seul protecteur fiable, les États-Unis. Lorsque Trump tournera le dos à Israël, comme il doit le faire pour mettre en œuvre cette politique, le camp MAGA le suivra volontiers. Le consensus bipartisan anti-israélien aux États-Unis se renforcera et se durcira.

Israël se laissera-t-il souhaiter doucement bonne nuit ? C’est là la carte imprévisible susceptible de perturber les rêves des marchés financiers d’une nouvelle stabilité dans le Golfe. Un Iran plus fort, plus riche et plus influent signifiera un regain de vie pour le Hamas et le Hezbollah. Cela signifiera la fin des Accords d’Abraham, les États du Golfe devant trouver leur propre modus vivendi avec Téhéran pour que leurs économies puissent survivre. Trump affirme que Netanyahu « fera tout ce que je voudrai qu’il fasse ». Mais Israël peut-il rester les bras croisés pendant que l’Iran remplace les États-Unis comme arbitre du pouvoir dans la région ?
Très vraisemblablement, le nouvelle normalité dans le golfe Persique sera faite d’instabilité chronique et de perturbations fréquentes du trafic maritime. C’est ce qui se produit quand l’hégémon abdique son hégémonie.
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