Robert Fisk sur le 11 septembre : « Les musulmans ont fait preuve d’une retenue extraordinaire envers l’Occident »

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Conférence de Robert Fisk intitulée « Posez toutes les questions que vous voulez sur le 11 septembre, mais ne demandez pas ‘Pourquoi ?’ », prononcée le 9 avril 2006 au Massachussetts Institute of Technology (MIT) aux côtés de Noam Chomsky.

Robert Fisk (1946-2020) fut le correspondant au Moyen-Orient du Times, puis du quotidien londonien The Independent. Il est l’auteur de Liban, nation martyre (Pity the Nation) et de l’indispensable La Grande Guerre pour la civilisation : la conquête du Moyen-Orient (The Great War for Civilisation: The Conquest of the Middle East).

« Si vous lisez La Grande Guerre pour la civilisation, faites attention, parce que c’est un défilé presque ininterrompu de torture, de souffrance, de douleur, de trahison, de traîtrise nationale et internationale, de nettoyage ethnique et de génocide. Je dois dire que quand j’ai fini de mon livre sur 80 ans de duplicité au Moyen-Orient, je me suis retrouvé stupéfait de voir à quel point les musulmans avaient fait preuve de retenue envers l’Occident. »

Note d’Alain Marshal : Cette conférence date de vingt ans, mais elle est plus actuelle que jamais. Elle restitue le contexte réel et les enjeux véritables des guerres au Moyen-Orient, établissant qui sont les agresseurs et qui sont les victimes ; elle rappelle que l’amalgame entre islam et terrorisme est un renversement abject de la culpabilité, les peuples arabo-musulmans étant les premières cibles du terrorisme d’État (américain et israélien au premier rang), sans même parler du fait qu’Al-Qaïda et Daech sont des créations de la CIA et que leurs victimes sont essentiellement des musulmans ; et elle permet de mesurer l’abîme qui sépare un vrai journaliste (feu Robert Fisk, malgré ses biais) des plumitifs lâches et serviles qui encombrent les rédactions de la quasi-totalité des médias, trahissant leur mission fondamentale : informer, faire réfléchir, et ne pas participer aux côtés des va-t-en-guerre à là fabrique du consentement de l’opinion publique aux guerres d’agression génocidaires.

Malheureusement, la majorité de nos journalistes ne sont que des chambres d’écho du pouvoir, qui renvoient dos à dos bourreaux et victimes, quand ils ne prennent tout simplement pas fait et cause pour l’oppresseur, reprenant sans vergogne les éléments de langage impérialistes. A cet égard, le journalisme de Robert Fisk est l’exact opposé des pratiques du média atlantiste Mediapart, comme on a pu le voir pour la destruction de la Syrie, le génocide à Gaza et la guerre contre l’Iran, auxquels le journal d’Edwy Plenel a préparé le terrain avec zèle, notamment en amplifiant la propagande la plus abjecte et en censurant impitoyablement les voix alternatives portées par ses abonnés (lire Sur Mediapart, les crimes fictifs du Hamas éclipsent les atrocités bien réelles d’IsraëlComment Mediapart censure les voix anti-impérialistes et anti-sionistes et  Censure stalinienne sur Mediapart).

Continuez à signer la pétition demandant la restauration de mes droits participatifs sur le Club Mediapart pour dénoncer l’invisibilisation et la déshumanisation des victimes des croisades modernes. Il est important de dénoncer les tartuffes de Mediapart, prompts à fustiger les « régimes autoritaires » et la « bollorisation des médias », tout en imposant en interne le règne de l’arbitraire le plus total. La rédaction de Mediapart prive ses lecteurs de l’accès à des voix d’une autre trempe que celle de ses folliculaires, sionistes de gauche et co-fossoyeurs du droit international, car le contraste est trop révélateur de leur imposture. 

Lire également Robert Fisk, journaliste engagé contre les mensonges d’Etat et la complaisance des médias

Source : YouTube

Traduction et notes entre crochets Alain Marshal

  • Fisk vu par Chomsky : la conspiration du silence médiatique
  • La Grande Guerre pour la Civilisation : genèse d’un ouvrage
  • Les méfaits du journalisme aux ordres
  • 11 Septembre : la question interdite
  • Bosnie, 1993
  • Journalisme d’hôtel contre journalisme de souris
  • Le génocide arménien
    • Question sur l’implication américaine dans l’attaque du 11 septembre

PRÉSENTATEUR : Au nom du Comité national arménien, du Nation Institute, et de nos autres co-sponsors du MIT et de Harvard, je vous souhaite la bienvenue à « Guerre, géopolitique, histoire : conflit au Moyen-Orient, une conférence publique avec Robert Fisk, présentée par Noam Chomsky ». Ceci est le troisième volet d’une conférence organisée par la Fédération révolutionnaire arménienne, qui a en fait commencé à New York, à la New York Society for Ethical Culture, puis s’est poursuivie au CUNY Graduate Center. Cette conférence est censée engendrer une nouvelle discussion critique, d’un point de vue de gauche, qui relie les enjeux traditionnels pour les Arméniens, comme la reconnaissance du génocide arménien, à un contexte plus large incluant l’impérialisme, le militarisme américain, les droits des femmes, et bien d’autres sujets critiques pour notre situation difficile, et de voir comment ceux-ci l’influencent réellement. Je vais maintenant présenter le professeur Chomsky. Je vais être assez bref, car vous êtes ici pour l’entendre, lui, pas pour que je vous le présente. Noam Chomsky est l’un des principaux intellectuels et chercheurs du pays, professeur de linguistique au MIT, militant de longue date, auteur prolifique et conférencier populaire. Le professeur Chomsky s’exprime largement sur toute une gamme de sujets sociaux et politiques, tant nationaux qu’internationaux, de la linguistique à la philosophie, de l’histoire aux enjeux contemporains, des affaires internationales à la politique étrangère américaine. L’honnêteté claire et directe de M. Chomsky est légendaire. Le professeur Chomsky a donné des conférences dans de nombreuses universités, aux États-Unis et à l’étranger, et a reçu de nombreux diplômes honorifiques et récompenses. Parmi ses livres les plus récents : A New Generation Draws the Line [Une nouvelle génération trace la ligne], New Horizons in the Study of Language and Power [Nouveaux horizons dans l’étude du langage et du pouvoir], Understanding Power [Comprendre le pouvoir], On Nature and Language [Sur la nature et le langage], Chomsky on Democracy and Education [Chomsky sur la démocratie et l’éducation], Middle East Illusions [Illusions sur le Moyen-Orient], et Hegemony or Survival [L’hégémonie ou la survie]. Veuillez accueillir le professeur Chomsky.

Fisk vu par Chomsky : la conspiration du silence médiatique

Noam CHOMSKY : Il y a quelques semaines, j’ai donné l’une de mes nombreuses interviews, et celle-ci se trouvait être sur une radio néo-zélandaise, et elle portait sur le sujet le plus brûlant du moment, à savoir le Moyen-Orient. L’intervieweur a mentionné qu’il venait de mener une interview merveilleuse et très instructive avec Robert Fisk, et il m’a demandé dans quels journaux étaient publiées les chroniques et les reportages réguliers de Fisk aux États-Unis. Et j’ai dû répondre, à regret, que je n’en connaissais aucun dans les médias dominants, et fort justement, il ne m’a pas cru, donc je lui ai suggéré de faire une recherche sur internet, et vous pourriez essayer, ce sera très instructif. Il avait raison d’être stupéfait, pour deux raisons fondamentales. La première est que, depuis environ 30 ans, Fisk a été le journaliste le plus respecté rapportant depuis le Moyen-Orient, avec une profondeur et une compréhension incomparables, et aussi un courage extraordinaire. Voilà une raison. La deuxième raison est que le Moyen-Orient est effectivement le sujet le plus brûlant au monde, c’est la première préoccupation du public américain et du journalisme depuis longtemps, mais particulièrement, encore, très récemment. Ainsi, le sondage Gallup vient de publier son analyse pour 2006 : le Moyen-Orient est la principale préoccupation du public, le problème le plus important, quand on leur demande quel est le problème le plus important auquel les États-Unis sont confrontés, de loin, le numéro un, de janvier à mars, c’est la guerre en Irak, plus de deux fois plus élevé que le sujet suivant qui préoccupe le public, à savoir l’économie, et la menace la plus grave perçue, c’est l’Iran. Cela ne signifie pas vraiment que le public s’inquiète au sujet de l’Iran, cela signifie que les médias et les journaux et ainsi de suite leur disent que la plus grande menace, c’est l’Iran. Il y a une forte corrélation entre le pays le plus impopulaire et celui qui reçoit le plus de diffamation dans le système doctrinal. La couverture étrangère la plus importante au fil des ans, et de loin, c’est Israël et les questions liées à Israël. Et je pourrais ajouter que la région fournit aussi le sujet qui suscite le moins d’intérêt chez les Américains, c’est-à-dire, parmi les sujets qui sont couverts a minima, du moins à en juger par l’écrit imprimé, et c’est le sort des Palestiniens. Beaucoup de couverture, mais seulement du mépris et du dédain pour leurs droits, de manière dramatique en ce moment même.

Eh bien, la conclusion de ces observations, c’est que les Américains sont protégés, soigneusement protégés, des voix les plus respectées et les plus précieuses sur les sujets qui les préoccupent au premier chef, ce qui est quelque chose qui pourrait mériter une certaine préoccupation de notre part. Il n’y a pas d’autre exemple comparable auquel je puisse penser,  si ce n’est l’exclusion complète des médias et des journaux de Dennis Halliday et Hans von Sponeck. Encore une fois, vous pouvez essayer une recherche internet. Ce sont les deux diplomates distingués de l’ONU qui ont dirigé ce qu’on appelait le programme pétrole contre nourriture. Ils avaient des centaines d’employés, faisant des rapports depuis toute l’Irak, régulièrement. Ils en savaient sûrement plus, en détail, sur l’Irak, que,  la CIA ou le Pentagone, ce qui, il faut le reconnaître, n’est pas dire grand-chose, mais, peut-être plus que presque n’importe quel Occidental. Halliday a démissionné en 1998,  accusant les politiques — et bien qu’on les appelle des politiques onusiennes, ce sont en réalité des politiques américano-britanniques —  il les a critiquées comme génocidaires et ne voulait plus y prendre part. Il a été remplacé par Hans von Sponeck,  qui a démissionné deux ans plus tard, avec des accusations très similaires. Von Sponeck a aussi ajouté que les États-Unis avaient même bloqué ses rapports au Conseil de sécurité. Mais  nous avons de la chance : le système d’information aux États-Unis a protégé la population américaine de la compréhension de la réalité de l’Irak, et de leurs propres crimes massifs, en la protégeant des meilleures sources possibles qu’ils auraient pu obtenir,  c’est-à-dire en les protégeant du journalisme le plus important.

Eh bien, vous pourrez bientôt en apprendre davantage sur von Sponeck, sur ses révélations détaillées, très détaillées, dans un livre qui doit enfin sortir en anglais — il est déjà sorti dans plusieurs autres langues — et en ce moment même, vous pouvez découvrir ce que vous avez manqué dans les reportages de Robert Fisk au fil des ans, dans son livre monumental, The Great War for Civilisation, qui vient de paraître. Il retrace sa carrière remarquable, et remonte aussi loin dans le contexte historique, les racines historiques, y compris la Seconde Guerre mondiale et en particulier le génocide arménien, et la manière dont celui-ci a été banni de l’histoire. En fait, ce n’est pas vraiment un livre à lire, il est trop riche et trop dense pour cela, et une grande partie est trop douloureuse et horrifiante pour qu’on puisse la tolérer sur une longue période. C’est vraiment un livre dans lequel il faut s’immerger, à plusieurs reprises, en laissant ses terribles leçons s’imprégner. Or, je ne veux pas gâcher l’occasion d’entendre « Fisky », comme l’appellent ses collègues, comme je l’ai appris dans le livre. Alors laissez-moi juste mentionner trois épisodes, parmi la riche réserve d’épisodes brûlants qu’il dépeint vivement dans le livre — les meilleurs exemples, et très pertinents pour ce moment, bien qu’ils datent du passé.

Le premier incident que je veux mentionner, c’est le cas de l’USS Stark. C’était une frégate lance-missiles américaine, qui faisait partie de la flotte américaine apportant un soutien vital — qui s’est avéré décisif — à l’agression meurtrière de Saddam contre l’Iran, laquelle a tué on ne sait combien de centaines de milliers de personnes, ou plus. En mai 1987, le Stark, patrouillant dans le Golfe pour le compte de l’Irak, a été touché par deux missiles Exocet, tuant 37 membres d’équipage. On a su instantanément que les attaquants étaient l’armée de l’air irakienne, un avion de chasse irakien. Mais le président Reagan a effectivement fait une déclaration passionnée à ce sujet, à savoir que l’Iran est le méchant de l’histoire. Eh bien, voilà comment cette histoire s’est terminée : Saddam Hussein a été absous, avec des excuses pour un « incident regrettable ». Et l’exemple, qui est discuté en détail dans le livre, est assez révélateur. Le seul autre pays autorisé à s’en tirer avec quelque chose de similaire, c’est Israël. En 1967, l’attaque contre l’USS Liberty,  en fait dans des circonstances plus ambiguës que l’attaque contre le Stark, et cela a également fait l’objet de nombreuses dénonciations amères des plus hautes sphères du gouvernement, et de l’armée, et bien sûr l’équipage du Liberty, qui publie encore aujourd’hui un journal à ce sujet,  tout cela avec scandaleusement peu d’effet. Cependant, dans le cas de l’USS Stark, cela n’a même pas eu lieu, c’est simplement passé, ça a été mis de côté. Cet épisode entier révèle bien quelque chose d’important : il révèle l’amour inhabituel, et en fait tout à fait extraordinaire, pour Saddam Hussein de la part de l’administration de l’époque et de ses mentors immédiats. Ce sont des faits hautement pertinents aujourd’hui, et ils devraient figurer régulièrement en première page dans tout ce qui prétendrait être une presse libre, aux côtés de beaucoup d’autres choses semblables.

Eh bien, le deuxième incident que je voudrais mentionner, également d’une pertinence actuelle, se situe un an plus tard : l’abattage de l’Iran Air 655 par le navire de guerre américain ultra-sophistiqué, le Vincennes, dans le Golfe, en fait dans les eaux iraniennes, tuant 290 personnes, un avion de ligne commercial. Le capitaine d’un navire de guerre américain à proximité, David Carlson, en fut tellement horrifié — il a observé toute la scène —  qu’il l’a dénoncée dans le journal officiel du département de la Marine, le Naval Institute Journal. Il l’a dénoncée, il y a écrit que, selon ses propres mots, il se demandait à voix haute, incrédule, alors qu’il observait l’abattage de ce qui était manifestement un avion de ligne civil,  décollant d’une base iranienne, dans un corridor commercial, peut-être pense-t-il par besoin de prouver la viabilité de son système de missiles high-tech Aegis. Ce navire était surnommé « Robo Cruiser » par les autres navires de guerre, en raison de son agressivité et de sa violence extrêmes. Le même journal, le Naval Institute Journal, a publié une critique acerbe de la dissimulation du département de la Marine à ce sujet ; la critique était signée par un colonel du Corps des Marines à la retraite et historien militaire, David Evans. Dans celle-ci, il cite un officier militaire de haut rang qui assistait aux audiences officielles — le blanchiment — et il a conclu que « notre Marine est trop dangereuse pour être déployée ». Eh bien, cela a été réglé par le président Bush numéro un (père), qui a dit,  « Je ne m’excuserai jamais pour les États-Unis d’Amérique, je me fiche de savoir quels sont les faits ». Voilà pour ça. Il s’est avéré qu’il n’était pas le seul à se ficher des faits. J’ai appris dans le livre que le rapport très saisissant de Fisk depuis les lieux était trop lourd pour que son journal le gère — le Times de Londres. Pour la première fois, rapporte-t-il, ils ont éviscéré son récit, ils ont coupé les détails qui incriminaient Washington, et sont même descendus jusqu’à ajouter une ridicule accusation de propagande Thatcher-Bush selon laquelle l’avion aurait pu être en mission suicide. Fisk a réagi en démissionnant, après de nombreuses années au Times, et depuis lors, ce sont ses reportages dans l’Independent de Londres dont les Américains doivent être protégés, et ils l’ont été, très efficacement.

Eh bien, ces deux événements sont hautement pertinents par rapport à ce qui se passe en ce moment même, la crise autour de l’Iran. Pour ceux qui tiennent les massues, typiquement, l’histoire est du bidon, du démodé, de l’ennuyeux, dépassé, on la met de côté à mesure qu’on avance vers un avenir glorieux. Les victimes, elles, n’ont pas ce luxe. Ainsi, les Iraniens se souviennent que les États-Unis les ont torturés sans arrêt pendant plus d’un demi-siècle, sans interruption. Le soutien à l’agression meurtrière de Saddam n’est qu’un seul cas, et les deux incidents que je viens de tirer de The Great War for Civilisation — ces deux incidents ont amené l’Iran à reconnaître qu’il devrait capituler devant l’alliance États-Unis–Saddam face à l’agression. Ils n’ont sûrement pas oublié cela, ni beaucoup d’autres choses.

Eh bien, le troisième incident est différent, c’est peut-être le reportage le plus émouvant que j’aie jamais lu, de Fisk ou de tout autre journaliste auquel je puisse penser, et c’est son récit de sa fuite devant les bombardements américains en Afghanistan, en décembre 2000, où il se trouvait au milieu d’une foule de gens qui étaient, pour le citer, désespérés, furieux, et pleurant leurs proches fraîchement massacrés, massacrés sous les bombes des B-52. Dans cette foule, il a été pris pour un Américain, sévèrement battu, on a tenté de le tuer, sa vie a été sauvée de justesse grâce à l’intervention de quelqu’un de notable, probablement un mollah. Je ne peux pas essayer de reproduire le récit sensible et réfléchi que fait Fisk de ce terrible incident, il est bien sûr empreint de peur et de colère, mais aussi de sympathie pour ceux qui ont failli le tuer et qui essayaient de le tuer, et de compréhension de ce qui les avait conduits à cette sauvagerie. Eh bien, c’est en fait l’un des cas rares où Fisk a réussi à percer dans la presse américaine, même dans le monde universitaire américain, donc son récit a été mis en avant par une philosophe morale révérée, une spécialiste universitaire de ce qu’on appelle la guerre juste, Jean Bethke Elshtain, qui a écrit que, en osant comprendre la réaction des réfugiés envers quelqu’un qu’ils considéraient, on peut le comprendre, comme partageant la responsabilité de leur misère, « Fisk avait poussé l’absurdité à un extrême ridicule ». Pire encore, il s’était aussi rendu coupable de racisme, pour avoir rapporté que sa peau blanche l’avait peut-être sauvé, et que « cela sanctifie tout mal perpétré par la race opprimée », selon Andrew Sullivan, ancien rédacteur en chef du New Republic, qu’elle cite — c’est le bastion de la vie intellectuelle libérale américaine. Son rédacteur en chef suivant est allé plus loin, et a mis en vedette le même article, l’article de Fisk, dans ce qu’il appelle sa « idiot watch » (Liste des idiots), qui est une liste régulière d’œuvres qui sombrent dans la pure idiotie. Leur idée, qu’ils n’ont pas eu besoin de l’expliquer, c’est que seul un pur idiot pourrait croire que les Afghans pourraient ne pas célébrer le fait de voir leurs enfants déchiquetés par les nobles B-52 américains. Eh bien, en toute transparence, je devrais ajouter que j’ai moi-même fini sur la même liste (des idiots), donc, vous avez maintenant l’inhabituel privilège d’entendre un idiot de premier plan présenter un autre membre de cette auguste compagnie, et je ne peux que vous exhorter à écouter attentivement,  et nous sommes certains d’apprendre beaucoup de choses que nous ne devrions pas entendre, selon nos gardiens.

La Grande Guerre pour la Civilisation : genèse d’un ouvrage

Robert FISK : Merci, Noam, ceci pourrait être le début d’une belle amitié. Je suis content que vous ayez été invités à éteindre vos téléphones portables, mesdames et messieurs, parce que,  il y a quelques mois, à Dublin, en Irlande, j’ai dit que quiconque verrait son téléphone portable sonner pendant que je parlais serait vendu en esclavage, et immédiatement un téléphone portable a sonné, et c’était le mien. Donc il est toujours allumé, maintenant, vous pouvez répondre à vos téléphones si vous voulez, c’est la salle de rédaction, pas de problème.

Je ne vais pas essayer de vous vendre à tout prix mon livre — à 1 300 pages dans l’édition anglaise, c’est impossible — mais je vais essayer de vous parler, en partie, de ce que l’écrire m’a appris sur le Moyen-Orient, et de comment son objectif a changé, parce que le livre que j’ai écrit n’est pas celui que j’avais commencé à écrire. Cela m’a pris 20 mois, et je pense qu’au bout du compte, alors qu’il avait commencé en essayant d’expliquer le privilège d’observer l’histoire, il a fini par parler de la malédiction d’observer l’histoire, et je pense que le thème qui en est ressorti pour moi, celui auquel je pense, je suppose, c’est notre besoin de refuser d’accepter le récit de l’histoire tel qu’il est posé par nos présidents, nos premiers ministres, nos généraux, et nos journalistes, pour la plupart. C’est aussi, en partie, un livre sur mon père, parce que le sous-lieutenant Bill Fisk, 19 ans, du 12e bataillon du King’s Liverpool Regiment, qui était beaucoup plus âgé que ma mère — elle n’était pas encore née à l’époque — était un soldat de la Première Guerre mondiale. Il a été envoyé dans les tranchées de France en août 1918, juste avant la fin de cette guerre, et juste avant la fin, on lui a aussi ordonné d’exécuter un jeune soldat australien de 19 ans, le même âge que lui, jugé coupable d’avoir tué un policier militaire britannique à Paris. Et mon père, qui dans ses dernières années était un homme très conservateur — il appelait les Noirs « Nègres », c’était un raciste, il aimait les magistrats et la peine capitale et les commissariats de police et les policiers — a refusé d’exécuter son camarade australien, et je pense, en y repensant maintenant, que c’est l’une des plus belles choses qu’il ait faites de toute sa vie. Il a aussi refusé le récit de la vie militaire qui lui avait été imposé. Quand il est mort, à 93 ans, en 1992, j’ai hérité de ses médailles de campagne, et au dos de sa médaille de 1914-1918 étaient inscrits les mots « The Great War for Civilisation » (« la Grande Guerre pour la civilisation »). Et immédiatement j’ai su, ironiquement, que cela devait être le titre de mon livre, parce que dans les 17 mois qui ont suivi la Première Guerre mondiale de Bill Fisk, les vainqueurs — principalement les Britanniques et les Français, bien sûr — ont tracé les frontières de l’Irlande du Nord, de la Yougoslavie, et de la plus grande partie du Moyen-Orient, et j’ai passé toute ma carrière professionnelle à Belfast et à Belgrade, et Beyrouth, et Bagdad, à regarder les gens brûler à l’intérieur de ces frontières.

Donc le livre a aussi été, en grande partie, un volume perturbant à écrire. Après le début des 200 premières pages, j’ai réalisé qu’il n’y aurait même pas une once de mon humour noir habituel qui entrerait dans le livre. Vers la page 200, je raconte comment John Snow, maintenant grand présentateur sur Channel 4 en Grande-Bretagne, et à l’époque un humble reporter comme moi — c’est toujours un vieux pote à moi — lui et moi, pour des raisons trop ennuyeuses à vous expliquer, nous sommes retrouvés à devoir secourir l’équipage d’un navire britannique coincé dans le fleuve Chatt al-Arab, avec des missiles iraniens et irakiens passant de chaque côté de la coque. John, avec des palmes, est parti avec une bande de commandos irakiens — c’étaient les gentils à l’époque, nous aimions les Irakiens, ils envahissaient l’Iran ; plus tard, quand ils ont envahi le Koweït, c’était le mauvais sens, mais à cette époque-là, c’étaient les gentils — donc il est parti avec les Irakiens, et moi, pauvre vieux Bob [Robert Fisk], je suis resté sur le rivage, dans l’obscurité, et mon travail consistait à tirer la corde attachée au canot de sauvetage qui avait été descendu du navire britannique, au milieu de la nuit, tandis que des balles sifflaient autour, à hauteur de hanche, parce que tous les chiens de l’île — qui avait été abandonnée par ses propriétaires — pouvaient flairer que Bob était là, et nous partions, ce qui était formidable si vous vous teniez devant la ligne de front iranienne. Quoi qu’il en soit, j’ai tiré le bateau avec John et l’équipage à bord — comme c’était un navire britannique, la plupart de l’équipage était bien sûr sri-lankais, indien et pakistanais — et le pire moment de leur vie est arrivé quand Bob les a tirés jusqu’au rivage et a découvert qu’à bord du bateau, ils avaient aussi apporté toutes leurs télévisions couleur et réfrigérateurs Duty Free, qu’ils avaient achetés à Dubaï avant de partir pour leur voyage condamné et malchanceux vers la frontière irano-irakienne. Et mon travail, que John avait convenu que je devrais faire parce que nous devions traverser à nouveau cette île en courant, une île à moitié submergée, était de prendre chaque téléviseur couleur et chaque réfrigérateur et de le rejeter dans le Chatt al-Arab. Quoi qu’il en soit, je suis descendu voir une chère amie à moi, assise dans ma bibliothèque chez moi pendant que j’écrivais, et je lui ai dit, « Tu sais, c’est la dernière histoire heureuse du livre », et elle a répondu, « Ah, c’est la fin des histoires douces ». Et c’est comme cela que je commence le paragraphe suivant. Donc si vous lisez le livre, quand vous arriverez là, faites attention, parce que le reste du livre est un défilé presque ininterrompu de torture, de souffrance, de douleur, de trahison, de traîtrise nationale et internationale, de nettoyage ethnique, et de génocide. Je dois dire que j’ai atteint la fin de ce livre — et cela, souvent, quand je l’ai répété ailleurs devant des publics américains, cela provoque une inspiration brusque — quand j’ai atteint la fin de mon livre sur 80 ans de duplicité au Moyen-Orient, je me suis retrouvé stupéfait de voir à quel point les musulmans avaient fait preuve de retenue envers l’Occident. [Applaudissements]

J’ai aussi essayé de m’interroger sur ce qu’était notre travail en tant que correspondants étrangers, ce que mon travail devrait être. J’ai eu une conversation, il y a plus de deux ans, avec cette très bonne journaliste israélienne, Amira Hass, sur cette même question, et moi, étant Britannique bien sûr, j’ai dit, « Oh, eh bien, tu sais, notre travail est d’écrire le premier jet de l’histoire, pour que les gens ne puissent jamais dire ‘On ne savait pas, personne ne nous a rien dit’. » Et Amira a rétorqué, « Non, Robert, tu te trompes : notre travail est de surveiller les centres du pouvoir, de défier l’autorité, spécialement quand ils veulent faire la guerre, spécialement quand ils vont tuer des gens et mentir pour le faire. » Et cela, je pense, est la meilleure définition que j’aie jamais entendue de ce que devrait être notre travail, dans ma vie, et c’est maintenant la définition que j’utilise toujours, en en attribuant bien sûr le droit d’auteur à Amira. Mais il y a un gros problème, et c’est l’une des choses — la chose principale — dont je veux vous parler aujourd’hui, et peut-être que vous m’entendrez, et même Noam à nouveau, sur ce même sujet, et c’est : comment se fait-il qu’on se trompe autant ? Comment se fait-il que nous, journalistes, arrivions à ne pas vous informer ? Vous savez, j’ai toujours pensé que c’était remarquable — je veux dire, Noam dit que je n’ai pas de chronique régulière dans un journal américain, mais c’est bien lui l’homme qui devrait avoir une chronique régulière dans un journal américain [Applaudissements], et il devrait en être de même pour feu Edward Saïd, qui aurait dû avoir une chronique régulière dans un journal américain, et honte aux médias américains de ne pas l’avoir eue et de ne pas l’avoir aujourd’hui. Qu’est-ce qui ne va pas dans la presse américaine ? Vous savez, je me pose la question, en partie parce que j’ai beaucoup d’amis parmi les journalistes américains travaillant au Moyen-Orient, j’aime dîner avec eux, mais ce qui est étrange, c’est que quand je dîne avec eux, j’apprends énormément de choses, ils en savent beaucoup, mais quand j’ouvre le journal le matin, c’est tellement ennuyeux que je pourrais m’endormir, le savoir n’y est pas. Je me souviens de mon collègue Patrick Cockburn, à Bagdad, me racontant qu’à un moment de grande violence à Bagdad, il a vu un collègue américain ramper sur son balcon pour utiliser son téléphone satellite pour parler à quelqu’un, et après il lui a demandé, parce qu’il y avait pas mal de balles qui volaient, « Quel était le problème, à qui parliez-vous ? » Le collègue lui a répondu : « J’appelais quelqu’un à la Brookings Institution, on avait besoin d’une citation sur ce qui se passait en Irak. » [Rires] Vous voyez le problème ? Je veux dire, il y a cette relation osmotique, parasitaire, que vos journalistes, et certains des nôtres aussi, entretiennent avec le pouvoir. Il suffit de regarder — j’allais dire regarder CNN, ne regardez pas CNN — il suffit de regarder une conférence de presse présidentielle depuis la Maison-Blanche pour voir comment fonctionne cette relation : « Monsieur le président, monsieur le président, monsieur… ». « Oui, Bob, oui, John ». Vous voyez, c’est comme ça que ça marche, proche du pouvoir, avoir accès.

  • Les méfaits du journalisme aux ordres

Quand je faisais une tournée de lancement de livre — et au passage, ça devient vraiment fou, j’ai fait la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Belgique, la Norvège, et ici en une semaine et demie, donc si je semble m’égarer à un moment donné, c’est le cas. J’étais assis à Los Angeles, en train de prendre mon café du matin, et j’ouvre mon Los Angeles Times, ce qui vous montrera que j’étais à LA le 16 novembre 2005. Je vais vous montrer l’un des problèmes de votre journalisme, d’accord ? Voici un article en première page, que vous pouvez voir : « Dans une bataille d’esprits, le cerveau de l’insurrection irakienne garde une longueur d’avance sur les États-Unis. » On adore les « cerveaux », n’est-ce pas ? Par Josh Meyer et Mark Mazzetti, journalistes du Times, Washington — bon endroit pour écrire sur l’Irak au passage, essayez donc. Premier paragraphe : « Malgré l’arrestation récente de l’un de ses aspirants kamikazes en Jordanie, et de certains de ses proches collaborateurs en Irak, le cerveau de l’insurrection Abou Moussab al-Zarqaoui » — il est peut-être même encore en vie, je n’en sais rien — « a échappé à la capture, disent les autorités américaines, parce que son réseau dispose d’une opération de collecte de renseignements bien meilleure que la leur ». [Rires] Waouh. Alors d’abord, je ne pense même pas que Zarqaoui soit encore en vie, et je doute fortement qu’il ait une grande opération de collecte de renseignements. Le problème, c’est que lorsqu’on se lance dans une guerre idéologique, on peut avoir autant d’ordinateurs centraux que l’on veut, autant de renseignement humain que l’on veut, et une aussi grande station centrale de la CIA que l’on veut, si c’est une guerre idéologique, on ne comprendra pas ce qu’on écoute. Je vais vous donner un exemple parfait de cela : cinq semaines avant l’invasion anglo-américaine de l’Irak, en mars 2003, Ben Laden a fait une bande audio que personne, mais absolument personne, n’a écoutée. Ce que nous avons fait — et le Pentagone a dit, et la presse a dit — c’était : est-ce bien lui ? Est-il malade ? Il y a combien de temps qu’il a enregistré ce message ? Fin de l’histoire. Mais ce qu’il a réellement dit dans cette bande, c’est qu’il appelait les musulmans irakiens qui le soutenaient à se joindre aux socialistes dans la future bataille contre les croisés américains — ce sont ses propres mots, « socialistes » — il voulait dire le parti Baas, il voulait dire les soldats de la guerre Iran-Irak, les soldats de l’armée irakienne. C’était le détonateur qui allait nous apporter le kamikaze et le soldat irakien entraîné en une seule insurrection. C’était l’avertissement, et aucun de nous — combien de personnes ici ont réellement lu cela à l’époque ? Il n’y a pas — il y a une main, deux mains, trois mains, d’accord, vous trois avez fait mieux que moi, j’étais assis à Bagdad à l’époque et je l’ai raté. Incroyable que c’était là, et nous ne l’avons pas relevé. Pas étonnant que M. Zarqaoui ait un si bon renseignement.

Mais laissez-moi vous lire le reste de ce rapport, juste des bouts, et vous ne devez pas rire. Je vais vous lire les sources de l’article, paragraphe un : « comme le disent les autorités américaines » ; colonne un, encore « des responsables américains ont dit », « a dit un responsable de la lutte antiterroriste du ministère américain de la Justice » ; colonne deux, « des responsables ont dit », « les autorités américaines disent », « des responsables américains ont dit ». On passe à la page A10 maintenant, vous pouvez le rechercher sur Google, que je n’utilise pas, c’est parti : colonne un, « plusieurs responsables américains ont dit », « ces responsables ont dit », « les responsables ont confirmé », « des responsables américains se sont plaints », « ils ont dit », « des responsables américains ont dit », « des responsables américains ont souligné » ; colonne trois, « les autorités américaines croient », « a dit un haut responsable du renseignement américain », « des responsables américains ont dit », « des responsables jordaniens ont dit » [Rires] on en arrive à — attendez, pas de rire s’il vous plaît, on n’a pas encore fini — « plusieurs responsables américains ont dit » ; colonne quatre, « des responsables américains ont dit »,  « plusieurs responsables américains ont dit », « des responsables disent », « disent les responsables américains », mais « des responsables américains ont dit », « a dit un responsable américain de la lutte antiterroriste ». Je ne plaisante pas : voilà, c’est ça le journalisme qu’on vous sert, et je pense parfois que le LA Times et le New York Times devraient s’appeler « Des responsables américains disent » [Applaudissements], et on pourrait couper les journalistes, plus de problème.

Ce n’est pas le seul genre de reportage auquel j’objecte. Laissez-moi vous en essayer un autre : c’est un rapport de l’AP publié dans le New York Times le 24 janvier, il n’y a pas si longtemps, et aussi bien sûr sur Fox News. Je vais vous lire juste quelques extraits d’ici, et voyez si vous pouvez repérer le problème.

« Fort Carson, Colorado, 23 janvier (Associated Press) — Un jury militaire a ordonné lundi une réprimande, mais pas de prison, pour un interrogateur de l’armée reconnu coupable d’homicide par négligence dans la mort d’un général irakien, mort après qu’il l’a fourré, la tête la première, dans un sac de couchage et s’est assis sur sa poitrine. L’interrogateur, l’adjudant-chef Lewis Welshofer Jr., s’est également vu ordonner de céder 6 000 dollars de son salaire, et a été largement confiné à sa caserne et à son lieu de travail pendant 60 jours. »

Plus loin dans l’article, au paragraphe six, on apprend que le général irakien s’appelle en réalité le major-général Abed Hamed Mowhoush — il a une identité, au paragraphe six, jusque-là, aucune du tout. C’est parti :

« Plus tôt dans la journée, pendant l’audience de détermination de la peine, M. Welshofer a retenu ses larmes. “Je m’excuse profondément, a-t-il dit, si mes actions ont terni les soldats servant en Irak.” »

On aurait pu penser que les excuses seraient adressées à la famille du général, s’il en a une, mais on ne le sait pas. Ce que nous savons, c’est que M. Welshofer a une famille, parce que, comme on l’apprend plus loin dans l’article,

« sa femme Barbara a témoigné qu’elle s’inquiétait de subvenir aux besoins de leurs trois enfants si son mari était condamné à la prison, mais elle a dit qu’elle était fière de lui pour avoir contesté l’affaire. ‘Je l’aime encore plus pour s’être battu là-dessus’, a-t-elle dit, les larmes montant aux yeux. »

Tout le monde pleure dans cette affaire.

« Il a toujours dit qu’il fallait faire ce qui est juste, et que parfois ce qui est juste est le plus dur à faire. »

La torture, c’est dur, mesdames et messieurs, croyez-moi. Alors voilà — oh, il y a une autre belle phrase ici, je ferais mieux de vous la dire :

 « Des responsables croient » — les responsables sont là aussi — « les responsables croient que Mowhoush, le général, avait des informations qui briseraient le dos de toute l’insurrection »

Il connaissait 40 000 insurgés, donc ils l’ont fourré dans un sac de couchage et se sont assis sur sa poitrine. Mais ce qui ne va vraiment pas dans cet article, c’est : le général n’avait-il pas de famille ? N’avait-il pas trois enfants ? Qui subvenait à leurs besoins ? Maintenant, cela manque, et je ne pense pas que le journaliste qui a écrit ce rapport de l’AP ait pensé, ne serait-ce qu’un seul instant, qu’il y avait quelque chose qui clochait là-dedans. Ne devrions-nous pas savoir que cette personne était aussi un être humain ? C’est exactement le même problème que nous avons, parce que dans nos reportages sur l’Irak aujourd’hui, parce que je ne pense pas que nous nous soucions des Irakiens, je ne pense pas que nous nous soucions de beaucoup de gens au Moyen-Orient. Vous savez pourquoi le président Bush peut dire, « Oh, 30 000 Irakiens ont été tués, plus ou moins » ? « Plus ou moins » ! Aurait-il dit, « Eh bien, 2 000 Américains ont été tués, plus ou moins ? » J’en doute. Nous honorons, à juste titre, le sacrifice de nos soldats morts [Note d’Alain Marshal : pourquoi honorer les Nazis modernes qui ont génocidé l’Afghanistan, l’Irak, etc. ?], mais nous n’accordons aucun honneur à la souffrance massive des Irakiens.

En août dernier, je suis allé, comme je le fais souvent, à la morgue principale de Bagdad pour compter les cadavres. Il y en avait neuf à 9 heures du matin, 26 à midi, beaucoup d’entre eux les mains liées dans le dos, les yeux bandés, femmes et bébés compris, une balle dans la tête. Des escadrons de la mort sillonnent Bagdad, comme nous le savons maintenant. Quand j’étais là-bas, les responsables de la morgue, qui me connaissent très bien à présent,  ont permis à M. Bob de jeter un œil à l’écran d’ordinateur relié au ministère de la Santé à Bagdad, interdit bien sûr aux journalistes occidentaux, sur ordre spécifique des puissances occupantes américaine et britannique. Et cet ordinateur montrait qu’en juillet seul, 1 100 Irakiens, rien qu’en juillet, rien qu’à Bagdad, étaient morts de violence. Maintenant, répartissez cela sur Mossoul, Kirkouk, Erbil dans une certaine mesure Baaqouba, Ramadi, Falloujah, Amara, Samarra, Najaf, Karbala, Bassora, vous devez parler de 3 000 par mois, 36 000 par an, pas 30 000 plus ou moins depuis avril 2003. Ce chiffre de 100 000 dont mon cher Premier ministre Tony Blair s’est moqué pourrait bien être plutôt conservateur, mais nous ne nous soucions pas des Irakiens, nous ne nous soucions pas de leur souffrance. C’est toujours « Oh, le mois le moins meurtrier jusqu’à présent pour les pertes américaines ». Eh bien, tant mieux, mais le mois le plus meurtrier pour les Irakiens jusqu’à présent, ce n’est pas le titre. C’est très étrange, la façon dont ce constant tambourinement de notre préoccupation pour nos amis aux yeux bleus transparaît dans ce récit.

Je vais vous donner un autre exemple de ce genre de journalisme qui me fait déglutir : voici l’Associated Press faisant son travail. L’AP, grâce au Freedom of Information Act — et j’aimerais que le nôtre fonctionne aussi bien que le vôtre au passage — a obtenu 6 000 documents, des documents officiels du gouvernement américain, de Guantanamo. Voici Fisk qui refait son errance odyssienne : le Sydney Morning Herald atterrit sur ma table de petit-déjeuner en Australie : « Des journaux américains racontent les histoires des détenus de Guantanamo. » Bon, d’accord, c’est ça le sujet, mais la vraie histoire est enterrée dans l’encadré : voici une citation — rappelez-vous, c’est un document officiel américain — c’est une citation sur le procès, dans les cours martiales sommaires, de Feroz Ali Abbasi — c’est en fait un Britannique, qui a depuis été libéré et s’est plaint de la torture à Guantanamo ; et Abbasi, selon ce document officiel américain, se tient devant le tribunal et dit : « Veuillez me dire de quoi je suis accusé, en vertu du droit international j’ai le droit de savoir ». Et voici la citation du colonel de l’armée de l’air qui était le juge lors de ce simulacre de procès à Guantanamo, et qui, je pense, ne mérite pas de porter son uniforme, et qui a dit : « M. Abbasi, votre conduite est inacceptable, et ceci est votre tout dernier avertissement, je me fiche du droit international, je ne veux plus entendre les mots “droit international”, nous ne nous soucions pas du droit international ». Ouais, et c’est loin dans l’article, pas étonnant que vous ne l’ayez pas tous lu. Cela devrait sûrement être le titre, me suis-je dit.

11 Septembre : la question interdite

Le 11 septembre 2001, je traversais l’Atlantique, vers vous, quand mon avion a décollé d’Europe, j’avais déjà appris de mon bureau qu’un avion — nous pensions que c’était un petit avion — avait percuté l’une des tours du World Trade Center. Une fois en l’air, j’appelle mon bureau depuis le téléphone satellite de l’avion, dans mon siège, ce qui prouve que je voyageais en classe affaires, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, je parle à Londres, et ils disent, c’est un avion de ligne, et il y en a un autre, alors j’ai pensé, ce n’est pas une tragédie, c’est une attaque. Et puis on a entendu parler d’un hélicoptère au Pentagone, qui s’est transformé en un autre avion de ligne, puis on a eu la Pennsylvanie, et je suis monté — parce que je connais beaucoup des membres d’équipage, parce que je traverse l’Atlantique tant de fois — je suis monté voir le chef de cabine, les hôtesses, et j’ai dit, écoutez, vous feriez mieux de dire à notre commandant — je le connaissais en fait — que l’Amérique est attaquée, et le pilote est revenu immédiatement, et a dit, Robert, appelle Londres, dis-moi tout ce que tu peux apprendre. Je l’ai fait, et l’hôtesse m’a dit, vous savez, il a dû y en avoir beaucoup, c’est sans précédent, vous avez dit — d’où venaient les avions ? À ce stade, nous ne savions pas que c’étaient des vols domestiques, entièrement ravitaillés ; nous pensions qu’ils pouvaient venir d’Amérique latine, ou d’Afrique, ou d’Europe. Et cette personne et moi nous sommes regardés, et nous avons fait le tour de notre avion à la recherche de passagers que nous n’aimions pas. J’en ai trouvé 13, trois en classe affaires [Rires], elle en a trouvé 14, et bien sûr c’étaient les mêmes, c’étaient des musulmans, n’est-ce pas, et nous les avions repérés parce qu’ils avaient des chapelets ou des barbes, ou regardaient Bob de manière suspecte parce qu’il les regardait, lui, de manière suspecte, ou commettaient le péché abominable de lire le Coran, vous savez, pendant un vol. Et je suis retourné à l’avant de l’avion, et j’ai réalisé qu’en trois minutes, Ben Laden — et j’étais sûr que c’était lui — avait transformé le gentil, sympathique, libéral Bob en raciste. Je faisais du profilage racial des passagers de mon avion, n’est-ce pas ? Il ne divisait pas les musulmans de l’Occident — on ne dit pas les musulmans et les chrétiens parce qu’il ne nous reste plus tant de chrétiens que ça maintenant — mais les musulmans, il divisait les innocents des innocents. Et tout ce qu’il fallait pour solidifier cette théorie vengeresse, et pour ouvrir les portes à la torture, aux transferts extrajudiciaires, aux abus, et au meurtre, c’était qu’une personne dise que « le 11 septembre 2001 avait changé le monde », et nous savons tous qui a dit cela — et en effet, M. Blair aussi.

Ce qui était très intéressant cependant, c’est que quand je suis rentré en Europe, et que j’ai à nouveau allumé la télévision, mon téléphone sonnait comme un standard mobile de NBC, CBS, CNN — tout ce qu’ils voulaient savoir, c’était « Qui » avait fait ça, est-ce que c’était Ben Laden, et « Comment ? », d’accord ? Qui ? 19 Arabes qui prétendaient être musulmans. Comment : avec des cutters, des avions et des immeubles. Mais la question qu’ils ne voulaient pas poser, c’était « Pourquoi ? ». Et depuis mon avion, j’ai en fait dicté deux articles à Londres avant qu’il ne fasse demi-tour — bien sûr nous avons fait demi-tour au large de la côte ouest de l’Irlande quand l’Amérique a fermé son espace aérien. J’ai dicté deux rapports à mon journal. L’un disait que dans les jours à venir, nous ne serons pas autorisés à demander pourquoi, parce que cela ouvrirait une porte sur l’accord Sykes-Picot, sur la déclaration Balfour, sur Lawrence d’Arabie, sur les suites de la Première Guerre mondiale, et ainsi de suite. Et l’autre article que j’ai écrit disait, je ne crois pas en la désignation de coupables, mais quand il y a une attaque de cette ampleur — et c’était après tout un crime international contre l’humanité — nous avons le droit de dire qui a déclaré la guerre aux États-Unis, et Ben Laden l’avait fait. Et la dernière fois que je l’ai rencontré, sur trois occasions, les derniers mots qu’il m’ait dits, alors que nous étions assis dans l’un de ses camps, au sommet d’une montagne en Afghanistan, un camp construit à l’origine par la CIA, bien sûr. Il a dit : « M. Robert, depuis cette montagne sur laquelle vous êtes assis, nous avons vaincu l’armée russe et détruit l’Union soviétique » — une certaine exagération, mais avec une certaine part de vérité là-dedans — puis il a dit, « et je prie Dieu qu’il nous permette de transformer l’Amérique en une ombre d’elle-même ». Et quand Victoria, ma chercheuse, a retrouvé mon carnet, parmi 328 000 autres documents, dossiers, coupures de presse, photographies et bandes vidéo, elle a trouvé qu’à côté de cette citation j’avais écrit deux lignes verticales de chaque côté de la page, et « rhétorique ? », point d’interrogation ». Et je peux vous dire que quand j’ai vu à la télévision, encore et encore, les Tours jumelles s’effondrer dans cette horreur épique et biblique, et toute cette fumée et ce feu traversant Manhattan, je me suis dit, « Eh bien, New York est maintenant une ombre d’elle-même ».

Mais ce qui était particulièrement intéressant, c’était le venin que j’ai reçu, tant sur la BBC que sur les stations de radio, quand j’ai osé demander « Pourquoi ? ». J’étais sur une émission de radio irlandaise avec Eamon Dunphy, quand on m’a mis en ligne avec un célèbre professeur de Harvard qui restera anonyme [Rires]— c’était bien sûr Alan Dershowitz, oui — qui a dit que, parce que je posais la question du « Pourquoi ? », j’étais pro-terroriste, anti-américain, que j’étais un homme dangereux, et qu’être anti-américain équivalait à être antisémite. Je l’ai enregistré, au passage. Mais vous voyez, j’ai reçu le message : poser la question du « Pourquoi ? » était si dangereux qu’on vous traitait de nazi si vous le faisiez. En effet, suite à mes articles, j’ai commencé à recevoir un certain nombre de cartes postales de ce pays, toutes rédigées dans le même langage bien sûr, depuis différents endroits, disant,  que ma mère était la fille d’Adolf Eichmann. Or, ma mère était dans la Royal Air Force en 1940, réparant les radios des Spitfire endommagés qui avaient été abattus par la Luftwaffe, mais cela bien sûr n’avait pas d’importance. Nous avons effectivement eu toute une série de mails de campagne envoyés à l’Independent à Londres — on ne se soucie pas de savoir si c’est une campagne politique, on les jette à la poubelle, malheureusement vos journaux les prennent au sérieux. Il y en a une charmante qui est arrivée du Texas, disant : « Après avoir lu les déchets de Robert Fisk, je n’achèterai plus jamais votre magazine » [Rires]. Or, non seulement, hélas, nous ne vendons pas au Texas, mais nous sommes certainement un journal, pas un magazine, mais vous saisissez l’idée.

  • Bosnie, 1993

Mais voyez-vous, certains d’entre nous avaient bien le sentiment que quelque chose se préparait. Je suis retourné, avec l’aide de Victoria, à travers toutes les interviews filmées que je faisais avant le 11 septembre 2001, et l’un des moments les plus intéressants vient d’une interview à la CBC, à Toronto, où j’ai dit : « Je suis très pessimiste sur la façon dont les choses évoluent en ce moment, nous avons une situation très dangereuse entre les mains au Moyen-Orient. » On m’a répondu « Oh, je ne sais pas quel serait le problème ici, je veux dire, nous avons, vous savez,  nous avons la paix entre Israël et l’Égypte, la paix entre Israël et la Jordanie », la paix et la sécurité d’Israël sont toujours l’étalon pour savoir si les choses vont bien au Moyen-Orient — et j’ai dit « Non, une explosion, une sorte d’explosion arrive. » Et j’ai regardé en arrière, et je l’ai repassé, je ne sais pas ce que je voulais dire, peut-être une explosion politique, mais certains de mes collègues, en particulier mes collègues journalistes arabes, disaient aussi la même chose à l’époque. Nous savions, d’une manière ou d’une autre, que quelque chose allait arriver. En 1993, j’ai réalisé une série de films appelés « De Beyrouth à la Bosnie », et le sous-titre était « Comment les musulmans en viennent à haïr l’Occident ». Il a été rejeté comme sensationnaliste par le New York Times. Il a été diffusé sur le Discovery Channel, une seule fois, parce qu’ensuite, bien sûr, l’AIPAC et d’autres l’ont attaqué, et sur Channel 4 en Grande-Bretagne. Et à un moment, dans la séquence du film, nous avons tourné à Beyrouth, dans le Sud-Liban, en Israël-Palestine — « Palestine » est encore entre guillemets pour moi — à Gaza, en Cisjordanie, en Égypte, en Bosnie, en Croatie, et en Pologne, parce que nous avons aussi examiné l’Holocauste dans le film, l’Holocauste juif. Et à un moment du film, je suis en Bosnie, et j’entre dans un village appelé Cheyla. Je vais vous montrer la séquence maintenant, ou Doug va la montrer si tout fonctionne, je ne fais pas confiance à la technologie, c’est pourquoi je n’utilise pas l’e-mail ni internet. J’entre dans un village appelé Cheyla, qui est un village musulman capturé par les Serbes un an plus tôt, quand les Serbes m’avaient dit qu’ils allaient s’occuper de la mosquée et des musulmans du village. Alors, un an plus tard, l’Independent me renvoie dans ce village. Comme vous me voyez entrer dans la mosquée — je vous le dis dès maintenant, Victoria et moi avons découvert que le jour même où nous sommes entrés dans cette mosquée était le 11 septembre 1993, huit ans avant, jour pour jour — mais quand j’ai monté cette séquence pour vous la montrer, vous comprendrez pourquoi j’ai eu le souffle coupé en entendant ce que je dis sur la bande son en entrant dans la mosquée bombardée :

[Extrait vidéo, voix off de Fisk] « Comme nous, journalistes, avons facilement accepté cette expression, “épuration ethnique”. Les musulmans qui vivaient dans ces foyers dévastés, ces jours-là, ont été violés et assassinés par les Serbes, non pas parce qu’ils étaient ethniquement différents de leurs agresseurs serbes, mais parce que les Serbes voulaient la terre des musulmans, et ils l’ont obtenue. Nos reportages sur leur pillage n’ont fait aucune différence. Il y a un an, l’Independent m’a envoyé dans la Bosnie serbe pour chercher un village où des musulmans vivent encore. J’ai trouvé un village appelé Cheyla, il avait une jolie mosquée et un imam accueillant, qui vivait dans un cottage voisin. Les Serbes avaient promis de les protéger. Maintenant, je retournais les voir, à nouveau, accompagné de deux policiers serbes très méfiants. »

[Fisk sur le documentaire] : « Je suis sûr que c’est ici que j’étais venu. {Sort de voiture devant une mosquée détruite}. « Pouvez-vous demander aux policiers ce qui s’est passé ici ? » [Le film dysfonctionne]

[Fisk, en aparté, revenant au présent] Vous voyez pourquoi je ne fais pas confiance à la technologie. En gros, en entrant dans la mosquée, ce que je dis, c’est : « Quand je vois des choses comme ça » — bien sûr la mosquée a été incendiée et bombardée — « quand je vois des choses comme ça, je me demande ce que les musulmans nous réservent. Peut-être devrais-je terminer chacun de mes reportages avec les mots “Faites attention” » — c’est ce que j’étais sur le point de dire quand le film s’est coupé. Et bien sûr, ensuite j’entre dans la maison de l’imam, elle a été incendiée, ses photos de famille gisent sur le sol, et puis je vais à la gare, où les gens du même village sont entassés dans des trains et envoyés au loin, et ne peuvent même pas me dire à quoi ressemblait leur vie, parce qu’ils pleurent. Quoi qu’il en soit, c’est une histoire qui, bien sûr, s’est répétée encore et encore en Bosnie, pendant que nous passions une grande partie de notre temps à dire que c’était une guerre civile, ce qu’elle n’était pas. Ce que nous n’arrêtions pas de dire, c’était que c’était une guerre civile, et que par conséquent nous n’avions pas besoin d’être impliqués, et ce n’est que lorsque 75 000 musulmans [Fisk dit 750 000, mais il s’agit manifestement d’une erreur] en Bosnie ont été tués que nous sommes finalement intervenus.

  • Journalisme d’hôtel contre journalisme de souris

Mais permettez-moi de revenir à la question bien plus importante de l’Irak, qui devrait vraiment dominer nos discussions aujourd’hui. Je pense qu’il est presque impossible de rendre compte de l’Irak en ce moment. Je n’en suis pas vraiment surpris, franchement, parce que les Américains sont contents que nous ne puissions pas circuler. En tant que journalistes, on en est arrivé à un stade où, pour la première fois de ma vie de correspondant étranger, je ne sais pas si le risque vaut le reportage, ou si le reportage vaut le risque. Et croyez-moi, l’armée américaine adore ça, parce qu’on ne peut pas aller vérifier que, quand ils disent que 32 terroristes ont été tués dans ce village, il n’y a pas aussi beaucoup de femmes et d’enfants là-bas — bien que quand le film irakien revient, il y en a souvent. Mais le vrai problème, voyez-vous, c’est que nous sommes maintenant divisés entre ce que j’appelle le « journalisme d’hôtel » et le « journalisme de souris ». Le journalisme d’hôtel, c’est quand le reporter arrive à l’aéroport, est transporté en hélicoptère jusqu’à la zone verte, et s’installe dans un hôtel, et utilise le dateline « Bagdad », mais ne quitte pas l’hôtel — il utilise son téléphone portable pour appeler le gouvernement irakien dans la zone verte, ou l’ambassade américaine, ou l’ambassade britannique. Le New York Times, par exemple, vit maintenant, et voyage occasionnellement, mais vit dans un immense fortin avec quatre tours de guet, gardé par de jeunes Irakiens armés de fusils, tous portant, au passage, des t-shirts noirs avec écrit dessus « New York Times ». C’est le journalisme d’aujourd’hui. Je n’en veux pas vraiment à ces reporters qui ne quittent pas l’hôtel, parce que franchement, vous savez, si vous avez une famille, votre rédacteur en chef vous dit que vous ne pouvez pas, vos agents de sécurité aussi — beaucoup de journalistes voyagent avec des hommes armés, nous non à l’Independent, mais beaucoup le font — vous savez, que peut-il faire ? Ce à quoi j’objecte, c’est que le reporter ne dise pas au lecteur, au téléspectateur, à l’auditeur, qu’il ne quitte pas l’hôtel, donnant ainsi l’impression qu’il est possible de faire un tour d’horizon de Bagdad et de vérifier les histoires, alors qu’en fait il ne le fait pas — il pourrait tout aussi bien être dans le comté de Mayo, ou au MIT, à utiliser son téléphone portable pour appeler la zone verte. Mais l’alternative, voyez-vous, c’est ce que j’essaie de faire, et ce que fait Patrick Cockburn, et quelques-uns d’entre nous, le reste — et c’est ce que j’appelle le « journalisme de souris ». Je vais vous donner un exemple : cela s’est en fait passé il y a quelques mois, j’étais à Bagdad, deux bombes explosent, posées par des kamikazes, dans une gare routière utilisée par des musulmans chiites. Je me précipite sur les lieux avec mes deux amis irakiens, dans une vieille voiture noire délabrée. Je saute de la voiture, j’obtiens une photo d’une femme en train de brûler à côté d’un bus, j’ai 20 secondes pour interviewer un témoin oculaire, et puis 40 ou 50 Irakiens tambourinent sur le toit de ma voiture, et donc je repars à toute vitesse. « Journalisme de souris », hop, je repars. Cela me donne 400 ou 500 mots dans le journal, mais est-ce que ça vaut le risque ? Est-ce que ça vaut le risque ? Vous savez, on se demande encore, était-ce pour le pétrole ? Étrange comme le pétrole a carrément disparu du récit maintenant. Maintenant c’est : « Y aura-t-il une guerre civile ? »

Si vous voulez vraiment comprendre l’Irak, vous devez lire Doonesbury [bande dessinée satirique], au passage. Je lis Doonesbury, je le lis en Irak, et c’est le meilleur compte-rendu de ce que je vois autour de moi. Je ne sais pas si vous avez vu les derniers épisodes, Bush est à la Maison-Blanche, essayant de dire, bon, vous savez, on ne peut pas utiliser les armes de destruction massive, on ne peut pas utiliser les liens entre Saddam et [Al-Qaïda] — on ne peut pas utiliser la démocratie en ce moment, et on ne peut pas utiliser « les choses s’améliorent », et quelqu’un dit, « Eh bien, et si on arrêtait la guerre civile ? » Il dit, c’est ce que ce sera. Et la scène suivante se passe dans le désert, avec tous ces pauvres soldats dégoulinants de sueur — il fait très chaud en Irak — et l’un d’eux dit, « Bon, Ben, on arrête la guerre civile, en selle ! » Vous voyez, c’est ce que nous faisons maintenant, nous essayons d’arrêter une guerre civile, mais est-ce vraiment le cas ? Vous savez, je ne crois pas que tous les musulmans sunnites veuillent aller faire sauter des mosquées chiites, et je ne crois pas que tous les chiites essaient de brûler les mosquées sunnites. Il n’y a jamais eu de guerre civile en Irak. Ce n’est pas une société sectaire comme le suggèrent ces cartes stupides, vous savez, les Kurdes en haut, les sunnites au milieu, les chiites en bas — imaginez si on pensait que vous alliez avoir une guerre civile, vous auriez, vous savez, des zones noires à Washington, des zones blanches à Baltimore, on aurait des WASP ici, des catholiques là, des nouveaux chrétiens là-bas — je veux dire, imaginez la matrice dans ce pays. Mais maintenant en Irak, au Moyen-Orient, c’est acceptable de dire druzes, chiites, sunnites, maronites, etc., on les divise.

Je me souviens de la première personne qui a prononcé le mot « guerre civile », c’était le porte-parole des forces d’occupation américaines, en août 2003, dans la zone verte. Je me souviens avoir pris des notes et de m’être demandé « Quoi ? guerre civile ? quelle guerre civile, qu’est-ce que c’est, ce danger de guerre civile dont on entend parler, où, pourquoi, dans quel but ? » J’interviewais le frère d’un médecin qui avait été abattu, tué dans son cabinet à Bagdad, probablement parce qu’il s’était opposé à la construction d’une mosquée chiite au bout de sa rue, probablement tué par des chiites — et après, j’étais assis à côté du frère du médecin, au festin funéraire, une affaire assez macabre à laquelle certains d’entre vous ont peut-être même pris part, beaucoup, beaucoup de viande trop cuite. Et assis à côté du frère du médecin, j’ai dit, à la New York Times, « Alors y aura-t-il une guerre civile en Irak ? » Et il a dit : « M. Robert, il a dit, vous savez, nous sommes tous mariés entre nous, nous sommes une société tribale, ma femme est chiite, voulez-vous que je tue ma femme ? » Il a dit — ce n’est pas, vous savez, une de ces petites histoires apocryphes, c’est la voix d’un Irakien — il a dit : « Pourquoi vous, Occidentaux, voulez-vous qu’on ait une guerre civile ? Essayez-vous de nous rendre effrayés et obéissants par la peur de la guerre civile ? » Quelqu’un veut une guerre civile en Irak, mon Dieu, oui — mais regardez toute cette histoire, on nous dit que des hommes en uniforme de police prennent en otage Margaret Hassan — Margaret Hassan, de CARE, qui a ensuite été brutalement assassinée devant une caméra vidéo, encore et encore — on nous dit, des hommes en uniforme de police kidnappent X, kidnappent Y, ou des hommes en uniforme militaire prennent le contrôle d’un poste de police. Sommes-nous censés croire qu’il y a un entrepôt à Falloujah avec 8 000 uniformes de police faits sur mesure, pour que les insurgés et les kamikazes puissent venir et prendre l’uniforme qui leur va ? Non, je n’y crois pas un seul instant.

Vous savez, en Algérie, nous avions le même problème, on avait ce qu’on appelait les « faux barrages », tenus par des hommes en uniforme de police, la nuit, et il m’a fallu trois mois en Algérie avant de réaliser qu’à un moment donné, vers 17-18 heures, les vrais policiers se transformaient en insurgés. Et ce qui s’est passé, c’est que les insurgés ont tellement infiltré la police et l’armée en Irak qu’elles sont devenues une force totalement indigne de confiance — c’est pourquoi beaucoup d’entre eux portent des cagoules devant les troupes américaines. Quand j’arrive sur les lieux d’explosions de bombes, ils sont là. J’ai en fait passé une journée avec la police irakienne — vous pouvez imaginer ce que c’était d’aller au ministère de l’Intérieur à Bagdad et de dire, « S’il vous plaît, puis-je passer une journée avec vos policiers ? » Et à mon horreur, ils ont dit oui, et je suis parti. Et ce qui était très intéressant à ce sujet, c’est que nous avions une voiture à la carrosserie fine, pas de gilets pare-balles, ils avaient des Kalachnikov et quelques cartouches, à un moment donné ils sont tombés en panne d’essence et l’Independent a dû acheter de l’essence dans une station-service pour leur véhicule de police. Mais ce qui était intéressant, c’est qu’en partant, ils se sont plaints auprès de moi et ont dit, « S’il vous plaît, pouvez-vous demander aux Américains de nous donner de meilleures armes ? » Et puis ils ont parlé des terroristes. À l’heure du déjeuner, ils parlaient des moudjahidines et de la guerre sainte. Dans l’après-midi, vers 15h30, et j’ai commencé à voir l’horloge tourner, ils parlaient de la façon dont les Américains en prenaient vraiment un coup de la part des insurgés maintenant, et les patriotes savaient vraiment comment se battre. Donc j’étais plutôt content à 16 heures quand mon chauffeur est arrivé et a dit, M. Robert, on rentre maintenant, car qui sait ce qui se serait passé deux heures plus tard. Mais vous voyez, ils étaient bien sûr, sinon des insurgés, des sympathisants de ces Irakiens s’opposant à l’occupation — deux étaient sunnites et un était chiite, voilà — ils ne se battaient pas entre eux, ils parlaient de combattre l’occupation.

Donc voici des questions : avons-nous fait ça pour le pétrole ? Réponse simple : si la principale exportation de l’Irak était les asperges, croyez-vous que la 82e division aéroportée serait à Mossoul, ou la 3e division d’infanterie à Bagdad ? [Applaudissements] Mais il y a une autre raison. J’étais au sud de Bagdad, sur la tristement célèbre autoroute 8, une route horrible où l’on égorge les gens, en train d’enquêter sur la mort, le meurtre d’un pauvre chauffeur de la Croix-Rouge, et d’interviewer une famille irakienne qui, je pense, avait probablement vu les meurtriers et les hommes armés. Et pendant que je leur parlais, le sol a commencé à trembler, et est arrivé le plus grand convoi militaire que j’aie jamais vu de ma vie, plus grand que n’importe lequel des convois soviétiques en Afghanistan. Il a fallu une heure trois quarts pour qu’il passe : des chars Abrams M1A1, des véhicules blindés de combat Bradley, des Humvee, camion après camion, des centaines et des centaines, des milliers de soldats, tous avec leurs fusils pointés sur les côtés des camions comme des piquants de porc-épic, des hélicoptères Apache au-dessus. Et je me suis assis sur le talus au bord de la route avec la famille irakienne, et j’ai juste regardé passer, et j’ai pensé, vous savez, il y a 2 000 ans, un peu plus à l’ouest, j’aurais été assis quelque part en Syrie, et cela aurait été des légions romaines qui me seraient passées devant, parce que je pense qu’une superpuissance a un besoin viscéral de projeter sa force militaire. Les Britanniques l’ont fait, les Romains l’ont fait. Les Romains ont en fait presque réussi à entrer dans le désert irakien, quand ils se sont fait massacrer par des Parthes qui seraient des Syriens ou des Irakiens aujourd’hui [en fait, des Iraniens]. Le général romain Crassus, l’homme qui a vaincu Spartacus, à la bataille de la Carrhes en 53 avant J.-C., s’est fait couper la tête, et elle a été renvoyée à Rome. Une certaine familiarité vague là-dedans.

Et quand je suis rentré à Bagdad, je parlais avec un ami irakien, il a dit, « M. Robert, vous savez, vous parlez de piraterie militaire, pouvez-vous m’expliquer quelque chose ? » Et c’est l’Irak vu de l’autre côté du miroir, sombrement, pas la version que vous avez vue dans vos journaux. Il a dit, « Pouvez-vous me dire pourquoi l’armée américaine », sous une forme ou une autre, vous savez, forces spéciales, bases aériennes, divisions d’infanterie, il a dit, « Pouvez-vous me dire pourquoi les forces américaines sont en Ouzbékistan, au Kazakhstan, en Afghanistan, en Jordanie, en Israël, en Turquie, en Égypte, en Algérie, (des forces spéciales sont basées à Tamanrasset, au sud du Sahara) à Oman, au Yémen, elles sont au Qatar, elles sont à Bahreïn, elles sont au Koweït, au Pakistan… » Il a dit, « Pouvez-vous me dire pourquoi, pour quoi sont-elles là ? » Et en fait on peut aller plus loin, au nord et au sud, et dire que le rideau de fer américain court du Groenland en passant par la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Yougoslavie — ils sont en Bosnie — la Grèce, jusqu’à la Turquie. Donc nous avons ce rideau de fer courant de la calotte glaciaire aux frontières de la Somalie. Pourquoi ? Qu’y a-t-il de l’autre côté ? Oh, l’Iran est au milieu. Je ne pense pas que l’Iran soit un grand danger pour qui que ce soit. Le Pakistan, oui, ils ont en fait une bombe (nucléaire), et beaucoup de partisans talibans, mais non, c’est l’Iran, qui n’a pourtant enfreint aucune loi, qui doit être le centre de la crise, un autre élément du récit des événements actuels, que nous devons bien sûr suivre, parce que nos présidents et nos premiers ministres et nos généraux et nos journalistes nous disent que c’est le problème. Mais non, de l’autre côté de ce rideau de fer, il y a l’Inde, la Chine et la Russie. Et ne me dites pas que les Indiens, les Chinois, et les Russes n’y ont pas pensé. Mais ce sont là, encore, des questions : pourquoi, qu’est-ce qu’on fait, est-ce vraiment à propos de la projection de la puissance américaine, ou autre chose ? Vous savez, je reviens sans cesse à ces mêmes questions de pourquoi et comment, et qu’avons-nous fait, et je pense que les journalistes, tout comme leurs carnets, devraient toujours porter une valise pleine de livres d’histoire.

Une des choses les plus stupéfiantes que j’aie découvertes en écrivant ce livre bien trop long — il devait faire 750 pages — c’est la façon dont nous, Occidentaux, allons toujours au Moyen-Orient pour sauver les gens. Nous y allons avec nos épées, nos chevaux, nos Apache, et nos véhicules blindés Bradley, et nous allons toujours les sauver. Vous savez, Napoléon, au moment de l’expédition française en Égypte au 18e siècle, Napoléon a publié un manifeste au peuple du Caire disant qu’il allait les sauver d’être pendus par les pachas qui ne croyaient pas en la liberté d’expression. En 1917, l’armée britannique a envahi l’Irak et l’a occupé, menée par le général Sir Stanley Maude. Maude a placardé une proclamation dans les rues de Bagdad, à la fin de l’automne 1917. Le soldat Charles Dickens, du régiment de Cheshire — c’était un autre régiment dans lequel mon père a servi — l’a arrachée du mur, l’a mise dans son sac à dos, où elle a récolté les taches jaunies de sa propre sueur au cours des étés irakiens suivants, l’a donnée plus tard à sa fille, qui me l’a vendue pour 2 000 dollars, juste avant notre invasion de l’Irak de 2003. Et sur ce document, qui est en anglais d’un côté et en arabe de l’autre, et qui est accroché à côté de mon bureau où j’ai écrit ce livre, il est dit, « Au peuple de la province, au gouverneur de Bagdad — nous venons ici non pas en conquérants, mais en libérateurs, pour vous libérer de générations de tyrannie. » Vous voyez, à peine, cela ne disait pas George W. Bush, cela disait le général Sir Stanley Maude — Maude est mort peu après, à Bagdad, parce qu’il a bu du lait sans le chauffer. Il est maintenant enterré juste à côté de l’ambassade de Turquie, qui a subi un attentat-suicide il y a quelques années.

Mais ce qui s’est passé là-bas, c’est qu’il y a eu une insurrection contre la domination britannique en 1920. Le premier officier britannique tué l’a été près d’Abou Ghraib, un capitaine Townshend — il a en fait été tué dans un village appelé Handari, que je connais très bien, parce qu’à l’été 2003, je suis allé à Handari, parce que c’était l’endroit où le premier soldat américain a été tué par une bombe au bord de la route. Et dans la vaste foule de gens à qui j’essayais de parler, parce qu’ils étaient témoins de cela — son sang était encore sur la route — un jeune homme s’est approché de moi et a dit, mon grand-père était l’homme qui a tué le capitaine Townshend, juste là. En représailles, les Britanniques ont assiégé à l’artillerie une ville appelée Falloujah — c’est en 1920. Nous avons aussi — parce que nous étions très bons à cela à l’époque — assiégé Najaf, où nous avons exigé la reddition d’un ecclésiastique chiite appelé Bader. Nous avons eu Bader — vous n’avez pas eu [Moqtada] Sadr — mais néanmoins, vous pouvez voir les parallèles. En 1920, le renseignement militaire britannique a envoyé un télégramme, que j’ai vu, au ministère de la Guerre à Londres, disant que des terroristes traversaient la frontière irakienne depuis… (réponse du public : « la Syrie »). Vous voyez, vous saviez ce que disait le renseignement militaire britannique en 1920 — c’est stupéfiant. À la Chambre des communes britannique, parce que l’occupation par la Grande-Bretagne devenait très impopulaire dans mon pays natal — des soldats mouraient, bien sûr, ils étaient enterrés sur place, car il n’y avait pas de réfrigérateurs pour les ramener, à l’époque, très coûteux, la Première Guerre mondiale était déjà terminée depuis 2 ans — Lloyd George s’est levé à la Chambre des communes et a dit que si les troupes britanniques étaient retirées immédiatement d’Irak, il y aurait… (réponse du public : « la guerre civile). Vous voyez, encore une fois, vous saviez ce que Lloyd George a dit au Parlement britannique dans les années 1920 — c’est stupéfiant, n’est-ce pas ? Pas étonnant qu’on ne porte pas de livres d’histoire dans notre poche arrière. Il y avait beaucoup d’autres parallèles. Le renseignement militaire britannique, en 1915, a dit à Bassora que nous serions accueillis avec des fleurs et des chants si nous entrions contre les armées ottomanes, et beaucoup des Irakiens, qui étaient bien sûr des soldats ottomans, se battant du côté turc, se sont retrouvés envoyés dans des camps de prisonniers en Inde, où ils ont été maltraités par leurs geôliers. Vous voyez, ce sont des empreintes digitales, des parallèles historiques, que nous ne voulons pas, bien sûr, et ne souhaitons pas reconnaître.

Où allons-nous ? Pourquoi nous trompons-nous ? Je pense que les journalistes devraient essayer d’être plus courageux. Je pense qu’ils devraient essayer de travailler pour des rédacteurs en chef assez courageux pour imprimer ce qu’ils écrivent. J’ai la grande chance d’écrire pour l’Independent, que vous pouvez lire sur divers sites web, même s’il faut payer si vous allez sur le site de l’Independent — une autre raison pour laquelle je n’utilise pas internet — enfin ça aide mon budget et me permet de voyager plus loin. Néanmoins, j’ai beaucoup de chance, j’ai un rédacteur en chef qui imprime ce que j’écris. Parfois les choses dérapent un peu. Prenez le Toronto Globe and Mail, qui a publié il n’y a pas si longtemps un article de moi sur le génocide arménien, mais quand j’ai fait référence à l’expression que j’utilise dans l’Independent, « l’Holocauste arménien », avec un H majuscule, tout comme nous faisons bien sûr référence à l’Holocauste juif avec un H majuscule, le mot « Holocauste » avait été supprimé, et à sa place se trouvait « tragédie », comme si un problème, comme une inondation, ou peut-être un tremblement de terre, avait frappé les Arméniens, n’est-ce pas ? Alors j’ai immédiatement relevé cela — l’un de mes amis canadiens l’avait en fait repéré, m’a appelé à Beyrouth, j’ai appelé notre service de syndication, j’ai dit, « Aha, quand ils souscrivent nos services, ils n’ont pas le droit de changer les mots » — donc Londres a appelé Toronto et a dit, « Aha, pourquoi avez-vous changé les mots ? » Et il s’est avéré que non seulement ils avaient changé le mot, mais que le rédacteur en chef était parti, ce qui apparemment absolvait ensuite le Toronto Globe and Mail de s’excuser réellement. Et de toute façon ils n’avaient pas souscrit le service de syndication, ils avaient juste volé l’histoire, donc ils ont dû payer une amende — vous savez, félicitations — mais vous seriez surpris de voir à quelle fréquence cela arrive.

  • Le génocide arménien

Depuis, les Arméniens — ceci fait partie d’une semaine arménienne, je le dirai — l’une des choses que j’espère voir se produire, et en tant que journaliste je le dis aussi, c’est que dans les mois et les années à venir, les Arméniens essaieront, comme les Israéliens et les Juifs l’ont fait en Europe, d’honorer ces courageux Turcs — dans le cas des Juifs et des Israéliens, ces courageux Européens qui ont risqué leur vie pour sauver les gens qui étaient frappés — ces Turcs, dans ce cas, qui ont risqué leur vie pour sauver des Arméniens. Nous savons qui étaient certains d’entre eux, bien sûr, la plupart sont morts maintenant, je suis sûr qu’ils sont tous morts, mais seuls les enfants sont encore en vie, et ils s’éteignent maintenant, mais nous connaissons des noms, même dans le Livre bleu britannique, publié pendant la Première Guerre mondiale, il y a un hommage rendu aux Turcs qui ont risqué leur vie pour sauver des vies arméniennes. Et je suis frappé de dire cela, parce que je veux lire un tout petit paragraphe de mon propre livre, parce que je suis retourné en arrière et j’ai essayé d’interviewer presque chaque survivant du génocide arménien — de l’Holocauste — au Liban :

« Je suis allé à la maison de retraite arménienne. Au fond du couloir, un très vieil homme est allongé sur un lit. C’est Haroutioun Kabejan. Il tient dans sa main gauche une Bible en braille, et sa main droite parcourt du bout des doigts les lettres en relief. Il m’accueille avec un sourire, aveuglément. Nous sommes maintenant en l’an 2000, et il a 93 ans. Il avait donc 8 ans quand il a survécu à l’Holocauste arménien. Sa mémoire est aussi claire que ses émotions. Il a dit : ‘Nous vivions à Dorjiol. Mon père s’appelait Sarkis, et ma mère Maram. Nous étions dix enfants, moi compris, avec mes frères et sœurs. Les Turcs ont rassemblé tout le monde, avec leurs ânes et leurs chevaux. Nous devions aller à Alep et à Ras al-Ayn, mais ils ont commencé à nous tuer en chemin. Les Turcs nous ont poussés jusqu’à la rivière Khabour, et au moment où nous y sommes arrivés, il ne restait plus que ma mère, ma sœur et moi. Ils ont dit aux femmes et aux hommes de retirer tous leurs vêtements. Ma sœur avait 18 ans, et un homme à cheval est venu, l’a attrapée, et l’a mise sur son cheval. Il a fait cela devant nous. Cela s’est passé devant mes yeux, je n’étais pas aveugle alors. Et ils ont commencé à battre ma mère, tandis qu’elle les suppliait de ne pas prendre ma sœur. Les Turcs l’ont battue à mort. Je me suis toujours souvenu que, comme ma mère mourait, elle criait mon nom, Haroutioun, Haroutioun. Plus tard, un bédouin arabe m’a emmené chez lui, et j’y suis resté trois ans. La guerre était finie, et puis des gens sont venus, disant qu’ils cherchaient des orphelins arméniens. J’ai dit que j’étais arménien, alors ils m’ont emmené à Alep. Là, j’ai attrapé un virus qui a affecté mes yeux. Je suis soudain devenu aveugle, je n’avais que 11 ans. Jusqu’à mes 23 ans, j’étais rempli de rage, parce que les Turcs avaient pris ma sœur et battu ma mère devant mes yeux jusqu’à ce qu’elle meure. Mais quand j’ai eu 23 ans, j’ai senti que ce n’était pas la bonne manière d’être un homme, alors j’ai commencé à prier Dieu, pour qu’Il me voie. Je faisais la paix avec moi-même. Maintenant je suis prêt à rencontrer mon Dieu, je suis en paix. L’année dernière, quand le grand tremblement de terre a eu lieu en Turquie, il a tué tant de Turcs, et j’ai prié Dieu pour ces Turcs. J’ai prié pour ces pauvres gens turcs.’ »

Quel homme. Je dois vous dire que quand je suis allé couvrir ce tremblement de terre, j’ai trouvé, errant dans la zone sinistrée d’Istanbul, un homme turc d’âge mûr, très intelligent, avec sa fille, qui parlait un anglais magnifique, et j’ai dit, « Eh bien, que faites-vous, qu’est-ce que vous faites ? » Il a répondu « En fait je suis le meilleur spécialiste des tremblements de terre en Turquie, et ils ne veulent même pas me payer mes frais de taxi pour aller voir ce qui s’est passé dans mon pays » — le gouvernement. Alors j’ai dit, à partir de ce moment, vous travaillez pour l’Independent. Donc j’ai emmené ce type partout sur les lieux des tremblements de terre — c’était une horreur épouvantable, je veux dire 40 000, je pense que c’était probablement le chiffre des Turcs morts dans ce tremblement de terre, parce que bien sûr leurs bâtiments avaient été construits sans protection antisismique appropriée. Et quand, plus tard, lui, sa famille, et des amis de la famille se sont rassemblés près du Bosphore, je me souviens que je leur ai dit, « Ok, eh bien voici la grande question, le génocide arménien. » Et ils ont tous dit, « Oui, bien sûr que c’est arrivé, notre peuple en était responsable, et nous devrions le reconnaitre. » Eh bien, nous verrons, parce qu’en octobre, l’édition turque de mon livre, avec le chapitre sur le génocide arménien, qui s’appelle « Le premier Holocauste », est publiée en turc — une Arménienne qui parle turc, à Beyrouth, a vérifié la traduction et elle est parfaite — et je vais donner des conférences sur le génocide arménien à travers la Turquie. Donc, comme on dit dans le journalisme, restez à l’écoute. [Applaudissements]

Mesdames et messieurs, je terminerai en disant simplement deux brèves remarques : premièrement, je ne laisserai pas 19 meurtriers changer mon monde, et (deuxièmement) vous ne devriez pas non plus. [Applaudissements]

  • Question sur l’implication américaine dans l’attaque du 11 septembre

[Nous ne traduisons que cette question]

PUBLIC (Q2) : Merci beaucoup. J’ai énormément de respect pour votre travail, M. Fisk, mais je ne peux m’empêcher de sentir que j’ai besoin de vous contester sur un certain point. Vous continuez à parler de l’événement du 11 septembre comme de quelque chose qui n’a pas été orchestré par le gouvernement des États-Unis. Je pense qu’il y a beaucoup de preuves, en ce moment, pour démontrer qu’il y a beaucoup de questions sans réponse à ce sujet…

FISK : Oui, c’est vrai.

PUBLIC (Q2) : … l’implication du gouvernement des États-Unis, sinon la mise en scène de l’attaque du 11 septembre. Et ce dont nous avons vraiment besoin, c’est de gens comme vous, ici, dans les médias, pour commencer à poser de vraies questions et à obtenir de vraies réponses.

FISK : Eh bien, vous n’avez pas besoin de Bob Fisk, vous avez Seymour Hersh, n’est-ce pas, que je ne peux pas égaler, c’est vraiment un grand journaliste. Écoutez, chaque fois que je donne une conférence aux États-Unis, en particulier, mais aussi en Europe, je reçois des questions presque identiques à la vôtre. Il y a un vaste nombre de choses secrètes sur le 11 septembre 2001 que nous ne connaissons pas, et je ne sais pas pourquoi nous ne les connaissons pas, et bien sûr j’en suis soupçonneux, mais je pense bel et bien que Ben Laden était impliqué. Maintenant, que vous puissiez en conclure qu’il y avait peut-être une sorte d’idée, dans l’administration, que quelque chose allait se produire, et que si cela se produisait, alors nous savons comment poursuivre l’agenda à partir de là — ou que vous vouliez adopter la vision conspirationniste de l’histoire, selon laquelle tout aurait été monté par l’administration, ce que je ne croirai pas à moins qu’on ne me le prouve — vous savez, il y a clairement beaucoup de questions qui n’ont pas reçu de réponse, et dont ceux qui détiennent le pouvoir ne veulent pas que vous connaissiez les réponses. Si j’étais basé à New York, croyez-moi, ce serait mon histoire quotidienne, mais je suis basé à Beyrouth, et vous avez vos journalistes qui doivent faire ce travail, et vous devez les persuader de le faire.


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